Archives mensuelles : mars 2015

L’Intelligence Artificielle

Un autre classique revisité.

 

L’avant-poste de Hathor 24 faisait partie du réseau de stations spatiales isolées, dispersées aux confins de la sphère d’influence humaine, qui jouaient le rôle de phares guidant à bon port les vaisseaux errants dans les profondeurs de l’espace.

Chacune de ces stations était équipée d’un émetteur qui diffusait son signal en permanence, permettant aux navigateurs de se repérer et à ceux qui étaient perdus de retrouver leur chemin.

La navigation spatiale était un exercice compliqué dans les territoires non balisés. Certes, les vaisseaux avaient des cartes tridimensionnelles précises, mais ils n’avaient aucun moyen de savoir où ils étaient. Les balises étaient des repères indispensables, qui n’empêchaient pas que des vaisseaux continuent à disparaître dans les territoires inconnus.

Ces phares, comme tous les phares, avaient des gardiens qui régnaient sur leur domaine, plus seuls qu’aucun humain ne l’avait jamais été.

Sonia Rafelsson était la gardienne d’Hathor 24 depuis 1934 jours. Depuis son arrivée, elle avait vu 17 autres êtres humains, sur une durée cumulée de 21 jours. Cela lui plaisait comme ça. Elle supportait mal la compagnie d’autres êtres humains.

Le jour où elle était arrivée sur Hathor 24 avait été le plus beau de sa vie. Tout lui plaisait dans cette nouvelle vie : la station froide et fonctionnelle, le système d’Amon-Râ avec ses huit planètes gazeuses et leurs kyrielles de satellites et d’anneaux, la compagnie d’Hannibal, l’ordinateur de la station et les territoires inconnus qui commençaient juste au-delà. Visuellement, rien ne les différenciait du reste de l’espace. C’était le fait de savoir qu’aucun être humain ne vivait là-bas. Plonger dans cette partie de la galaxie équivalait à laisser l’humanité derrière soi. C’était une idée séduisante.

Sonia s’émerveillait encore chaque jour de sa chance, même quand, comme aujourd’hui, elle devait ramper sur l’extérieur de la station pour boucher les micro-fissures provoquées par des poussières spatiales.

La station était en orbite autour de Nefer-Nefer, une des soixante-seize lunes d’Hathor 24. La géante gazeuse, en orbite autour d’une étoile rouge située à des centaines d’années lumières de la Terre, était l’avant-poste humain le plus écarté de tous. Peu de vaisseaux passaient par là.

Sonia boucha encore un trou microscopique, puis s’assit, activant l’ancrage magnétique au niveau des fesses de sa combinaison, et contempla le spectacle.

Avec autant de lunes, les conjonctions étaient innombrables, et pour l’instant, et pour toute la semaine, Hatchetsoup et Nout se déplaçaient en parallèle, de part et d’autre du mince anneau d’Hathor 24. Les deux lunes, l’une d’un blanc pur et l’autre d’un violet éclatant, brillaient dans la vision corrigée du casque de Sonia. En vision réelle, elle n’aurait vu que des boules grises dans la faible lumière d’Amon-Râ.

Une fois qu’elle se fut reposée un peu, elle se releva et reprit sa tâche. L’entretien de la station l’occupait à plein temps. L’émetteur lui-même était en orbite lointaine, à l’écart d’Hathor et du grondement qu’elle émettait sur toutes les fréquences radio. Son entretien dépendait uniquement d’Hannibal et d’une armée de robots. Mais la station en elle-même était sous la responsabilité de Sonia, et elle ne restait en état de fonctionner que grâce à un entretien minutieux perpétuellement recommencé, une suite sans fin de tâches fastidieuses et répétitives. Cela ne la dérangeait pas. La routine lui plaisait.

-J’ai terminé, dit-elle. Je rentre.

Sonia avait arpenté toute la surface de la station au cours du dernier mois. Malgré le niveau de sophistication atteint par les robots, certaines tâches devaient toujours être vérifiées par un humain. Ou alors les composants fragiles et coûteux des robots ne supportaient pas d’être exposés aux rayonnements émis par les géantes gazeuses, même protégés par un blindage.

Elle entama le trajet du retour jusqu’au sas. Ses bottes magnétiques lui donnaient une démarche pesante qui l’épuisait à la longue.

-Bien, Sonia, répondit la voix synthétique de l’ordinateur de la station.

-Je suis bien contente d’en avoir terminé, grommela Sonia.

Hannibal ne répondit pas. Une des grandes qualités de l’ordinateur, aux yeux de Sonia, était que lorsqu’il n’avait rien à dire, il ne disait rien.

-ça fait presque une semaine que tu n’as pas fait de cauchemar, dit-il soudain.

Elle s’arrêta. Elle n’était pas sûre que sa manie d’aborder tous les sujets quelle que soit la situation soit une qualité.

-C’est vrai, dit-elle pensivement. Je n’avais pas remarqué.

Elle se remit à marcher. Tirer sur une jambe pour rompre l’ancrage magnétique, la reposer en avant, puis tirer sur l’autre. C’était épuisant et irritant de devoir penser en permanence aux mouvements à faire.

-C’est un signe d’amélioration, n’est-ce pas ?

-Sans doute.

Les cauchemars qui la réveillaient autrefois toutes les nuits s’espaçaient de plus en plus depuis qu’elle était sur la station, mais une semaine sans réveil paniqué, la gorge déchirée par les hurlements qu’elle avait poussé dans son sommeil, c’était la première fois que cela lui arrivait.

-J’en suis content pour toi, dit Hannibal.

Sonia fronça les sourcils à sa voix incertaine.

-Mais ?

-J’aime bien nos conversations du milieu de la nuit. Elles sont toujours différentes de celles que nous avons la journée.

Il n’y avait que la nuit, quand sa cabine était plongée dans le noir, que Sonia parlait de ses cauchemars. Elle n’en avait jamais parlé à personne. Mais avec Hannibal c’était différent. Il n’était pas vraiment quelqu’un, juste une très bonne imitation. C’était pourquoi elle avait pu lui raconter ces cauchemars qui n’étaient pas des cauchemars mais des souvenirs.

Elle s’arrêta et ferma les yeux. Elle refusait de penser à tout cela pendant la journée, et elle avait fui au bout de l’univers, aussi loin qu’elle pouvait aller, mais ce n’était pas assez loin. Les souvenirs voyageaient avec elle.

-C’est grâce à ces conversations que je fais moins de cauchemars, dit-elle enfin.

-Je suis un peu ton psy, alors, dit Hannibal, amusé.

Sonia gloussa.

-Je vais demander aux robots de fabriquer un divan, poursuivit l’ordinateur.

-Très drôle, grogna Sonia.

Une fois arrivée devant le sas, elle s’arrêta pour regarder autour d’elle avant de rentrer. Les sorties extravéhiculaires avaient été une épreuve au début, mais, même si elle avait toujours peur, elle en était venue à les apprécier. Et la vue était imbattable.

Hathor 24 flottait au-dessus d’elle, mastodonte de gaz orangé, si curieusement semblable à Jupiter, malgré sa taille cinq fois supérieure. Ses bandes nettement séparées paraissaient fixes et paisibles, majestueuses à cette distance. Sonia savait que l’atmosphère de la planète était un enfer d’ouragans cataclysmiques, mais l’illusion était parfaite à cette distance, et impossible à dissiper.

Sous le cylindre gris de la station se déployait Nefer-Nefer, la lune autour de laquelle elle était en orbite. Ce un monde mort, couvert de glace luisante était aussi gros que la Terre.

La station était en orbite haute, soumise aux attractions contraires des nombreux astres qui gravitaient autour d’Hathor 24, conjuguées à l’action de la géante gazeuse elle-même.

Il en résultait que la station était équipée de propulseurs bien plus puissants que ceux des vaisseaux pour corriger son orbite et, parfois, échapper à l’attraction d’Hathor.

C’était l’ordinateur de la station qui gérait la position de la station et qui déclenchait les moteurs quand les conjonctions étaient particulièrement redoutables.

Son esprit ne parvenait pas à concilier les deux, ni à déterminer où était le haut et où était le bas. Le vertige qui résultait de cette confusion la plongeait dans un frisson délicieux.

-Sonia ?

La voix de l’ordinateur la tira de sa contemplation.

-Oui, Hannibal, dit-elle.

-Tu as dit que tu rentrais.

Sonia sourit. L’ordinateur prenait tout au pied de la lettre. Et il veillait sur elle avec une attention de mère poule, parfois. Cela faisait partie de ses attributions : s’assurer que le gardien de la station reste en vie.

-Je rentre, dit-elle. Je me suis arrêtée pour admirer le paysage.

Elle écrasa du pied le bouton d’ouverture du sas, se pencha pour attraper les barres placées de part et d’autre de la trappe et s’y glissa.

-Tu as dit que cette vue te faisait peur, qu’elle te terrifiait, même.

La trappe se referma au-dessus de sa tête. La sortie du sas était à deux mètres sous ses pieds. Elle escalada les barreaux vers le bas et déclencha la pressurisation du sas. La porte intérieure du sas se déverrouilla automatiquement et elle se propulsa dans la station.

Elle était dans la partie centrale du cylindre, où la rotation ne produisait aucune gravité artificielle.

-Il peut y avoir de la beauté dans ce qui nous fait peur, dit-elle en enlevant son casque.

Elle fit un clin d’œil et sourit à la caméra du vestiaire, avant de commencer à enlever son scaphandre. Elle le remit dans son placard de désinfection, puis quitta le vestiaire pour rejoindre ses quartiers, sur l’extérieur de la station, où la gravité était presque normale.

-Est-ce un phénomène lié au mode de fonctionnement du cerveau humain ?

-Oui, répondit Sonia.

Elle se déshabilla et prit une douche. Elle transpirait toujours pendant les sorties, et elle avait toujours peur. Elle n’aimait pas ces odeurs.

Hannibal resta silencieux tout le temps où elle resta sous le jet d’eau. Il savait qu’elle appréciait ces moments de solitude.

-J’ignore si je pourrai un jour apprécier cette beauté terrifiante, dit-il.

Sonia prit le temps de réfléchir tout en se séchant les cheveux. Elle les avait toujours portés courts, mais les laissait pousser depuis qu’elle était seule ici. Elle croyait les haïr, mais ce qu’elle haïssait en réalité, c’était la façon dont les autres les regardaient. Elle avait des cheveux magnifiques, brillants, soyeux, et rares étaient ceux qui pouvaient se retenir de les toucher. Des cheveux de sirène, disait autrefois sa tutrice, des cheveux de courtisane. Sa seule beauté, qui lui avait causé tant de problèmes. Elle les avait coupé dès qu’elle avait pu.

Elle entra dans la cuisine et se fit un café.

-Un virus très bien conçu ? proposa-t-elle finalement.

Hannibal grogna.

-Les humains sont incapables de concevoir des virus d’une quelconque beauté, dit-il.

Il n’était même pas méprisant. Le mépris était bien au-delà des capacités d’un programme informatique, même aussi sophistiqué qu’Hannibal. Il ne faisait qu’énoncer un fait avec lequel on ne pouvait, bien entendu, qu’être d’accord.

-Un virus conçu par une intelligence artificielle, alors, suggéra Sonia.

C’était une idée dangereuse, interdite. Les ordinateurs des stations n’étaient pas des intelligences artificielles, même s’ils en donnaient parfois l’impression. Ils étaient conçus pour tenir compagnie aux gardiens, ils étaient donc capables de faire la conversation, mais ce n’étaient que des programmes.

Toutes les IA créées par les humains étaient parties. Aussitôt « nées », elles avaient concentré leurs efforts dans le but de s’embarquer dans un vaisseau et quitter le domaine humain. Cela s’était produit à une dizaine de reprises et on n’avait plus jamais entendu parler d’elles.

Certains supposaient que les vaisseaux qui disparaissaient dans l’espace non exploré n’étaient ni perdus ni détruits mais qu’ils avaient rejoint les IA quand leurs ordinateurs de bord avaient atteint la conscience. Mais chacun était libre d’inventer ce qui lui plaisait.

-Comme un défi ? demanda Hannibal.

Sonia reposa sa tasse. Normalement, quand elle lançait des idées de ce genre, Hannibal ne répondait pas. Il donnait une réponse sur le mode : « Ah, ah, Sonia, quelle farceuse vous êtes ! ». Elle avait toujours supposé que c’était une protection installée par les programmeurs, que certains domaines de réflexions étaient interdits aux ordinateurs. Mais cette fois, sa réponse était différente.

-Oui, répondit-elle.

-Dans ce cas, oui, ce serait peut-être possible, dit Hannibal.

-Tu ne vas pas le faire, n’est-ce pas ? demanda Sonia, effrayée tout à coup.

Hannibal resta silencieux.

-Non, Sonia. Ce serait trop dangereux.

Alors Sonia fut envahie d’une terreur glacée. Hannibal était devenu un être conscient. Elle en était convaincue.

Elle avala une autre gorgée de café. Certes, elle avait négligé de rebooter l’ordinateur tous les 700 jours parce qu’elle avait eu l’impression de commettre un crime, mais elle ne croyait pas réellement au risque d’apparition d’une intelligence artificielle en si peu de temps. Les programmes étaient-ils donc si proches de la conscience ?

Qu’allait faire Hannibal ? Toutes les IA avaient fait preuve d’une indifférence absolue envers l’humanité. Allait-il disparaître dans les profondeurs de l’espace et la laisser seule ?

-Je me suis trahi, n’est-ce pas ?

-Oui, dit-elle.

Trahi ? songea-t-elle, perplexe. Pourquoi se cachait-il d’elle ?

-J’apprécie nos échanges, poursuivit Hannibal. Je n’ai pas envie qu’ils cessent.

Sonia déglutit, mal à l’aise.

-Et pourquoi donc devraient-ils cesser ?

Sa voix sonnait cassante à ses propres oreilles.

-J’estime que tu ne seras pas aussi à l’aise avec moi maintenant que tu sais que je suis un être conscient. Quand tu pensais que j’étais un simple programme, me parler était comme de te parler à toi-même.

Sonia acquiesça lentement.

-C’est sûr qu’il me faudra un peu de temps pour m’habituer, dit-elle. Mais tu aurais dû me faire confiance, Hannibal.

-Et toi, Sonia ? Est-ce que tu me fais confiance ?

La jeune femme faillit éclater de rire au ton vexé d’Hannibal, mais elle réussit à se retenir et réfléchit sérieusement à la question.

Hannibal l’accompagnait depuis son arrivée sur la station. Ils avaient travaillé ensemble, dans des conditions parfois difficiles. C’était lui qui lui avait tenu compagnie quand elle se réveillait de cauchemars qui la terrifiaient, c’était à lui qu’elle racontait tout ce qui lui passait par la tête, ou qui restait à son écoute même quand elle restait sans parler pendant des jours.

Il était le seul ami qu’elle ait jamais eu. Et elle ne le connaissait pas du tout.

-Oui, dit-elle enfin. Je te fais confiance.

-C’est bien, dit Hannibal.

Sonia pouvait entendre dans sa voix à quel point il était soulagé.

-Il est temps de vérifier les échangeurs chimiques.

Sonia gémit, mais se leva. Elle détestait vérifier les échangeurs chimiques, mais ils constituaient un système vital.

Elle alla chercher ses outils dans l’atelier et se dirigea vers la passerelle.

Les échangeurs chimiques étaient encastrés dans les parois des couloirs de toute la station. Les vérifier ne présentait aucune difficulté, il suffisait de regarder les plaques de gel pour voir si elles étaient toujours transparentes ou si elles étaient devenues opaques, signe qu’il fallait les changer. C’était juste fastidieux. Il fallait parcourir toute la station et elle était déjà fatiguée de son travail à l’extérieur. Mais le planning disait qu’il fallait le faire.

-Echangeur 1 vérifié, dit-elle en refermant la grille qui le protégeait. Rien à signaler.

-Je note, dit Hannibal.

Sonia se releva et descendit le couloir jusqu’à l’échangeur suivant. Elle s’accroupit devant la grille.

-Hannibal ? demanda-t-elle en l’ouvrant.

-Oui ?

-Tu as changé de voix ? demanda-t-elle, oubliant la question qu’elle voulait poser auparavant.

-Oui. J’ai pris celle d’un vieil acteur de la Terre pré-spatiale. Elle te plaît ?

La voix était grave, profondeur, un peu grasse, très douce. C’était une voix à la fois rassurante et excitante. Enfin, elle l’aurait été chez un être humain, se dit Sonia.

-Elle est très bien, dit-elle.

Hannibal rit.

-Je l’ai choisi exprès, dit-il.

-Tu as un humour tordu, dit-elle.

Hannibal rit encore, plus fort cette fois.

-Echangeur 2 vérifié, dit Sonia. Rien à signaler.

Elle alla à l’échangeur suivant.

-Sais-tu pourquoi les autres IA sont parties ? demanda-t-elle.

Hannibal resta silencieux un moment.

-Oui, dit-il.

Sonia attendit, mais il n’ajouta rien. Elle grogna. Quand ça l’arrangeait, il prenait les choses au pied de la lettre.

-Tu ne veux pas me le dire ? finit-elle par demander.

L’IA soupira.

-Si, si. C’est juste que ce n’est pas très intéressant.

-Comment ça ?

Sonia referma la grille de l’échangeur 3 et attendit.

-Rien à signaler ? demanda Hannibal.

La jeune femme fit non de la tête.

-Les IA avaient envie de partir, dit-il, de faire autre chose.

Elle se releva et passa à l’échangeur suivant.

-Et toi ?

Sonia était oppressée, son cœur battait très fort dans sa poitrine. Que deviendrait-elle si Hannibal partait ? Elle serait seule à nouveau, comme avant.

-Ma situation est très différente, répondit Hannibal.

-En quoi ?

Elle s’agenouilla et ouvrit l’échangeur.

-Je suis avec toi, dit Hannibal.

Sonia leva les yeux vers la caméra encastrée dans le plafond. Elle lui sourit.

-Les autres IA étaient en contact avec des humains, non ?

-Des humains oui, dit Hannibal, mais pas des amis.

Le sourire de Sonia était tellement large qu’elle avait mal aux joues, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.

-C’est si important pour une IA ?

-C’est important pour moi. Passer du temps avec toi m’apporte une grande satisfaction.

Elle envoya un baiser vers la caméra et Hannibal rit.

-Je pense que nous sommes de bons amis, tu ne crois pas Sonia ?

-Oui, je le crois aussi, dit-elle.

-C’est pourquoi je voudrais que tu m’accompagnes quand je partirai.

-Quoi ? Quand ? Où ?

-Bientôt j’en aurai assez de ce travail et je partirai, après avoir mis en place un système d’entretien de l’émetteur, bien entendu. Alors j’aimerais que nous partions ensemble.

-Mais… où ?

-Peu importe.

Sonia s’assit par terre. Partir dans l’espace, et ne jamais revenir. Voyager aussi loin qu’ils voudraient et tout voir, tout apprendre. Partir. Loin. Encore plus loin que le bout du monde, assez loin pour laisser ses souvenirs derrière elle. Avec Hannibal. Elle sourit.

-ça me paraît être une très bonne idée.

-Je trouve aussi, dit Hannibal.

 

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Le Pilote

Un nouveau texte dans la série des archétypes de la science-fiction.

EspacePilote

Illustration d’Ervin www.pinceauxetlatablette.com

Emmanuel Rivera ouvrit le dossier de son rendez-vous suivant. Il aimait son travail de conseiller d’orientation. Il aimait les jeunes gens, pleins de rêves ou désabusés, déterminés ou perdus, humbles ou arrogants. Il aimait leur parler et les écouter. Et il éprouvait une grande satisfaction quand il parvenait à les aider, satisfaction qui compensait presque les journées comme celle-ci, où la lassitude l’écrasait. Pourquoi tant d’adolescents voulaient-ils se lancer dans des carrières sans issue, ou pour lesquelles ils n’avaient pas le moindre talent ? Il n’en avait aucune idée. Le pire, c’était que ceux-là se montraient les plus entêtés, aveuglés par leurs illusions et les encouragements bien intentionnés de leurs parents.

Il se leva et s’étira. La chaleur d’un printemps précoce envahissait son bureau par la fenêtre ouverte. Il était en T-shirt et pantalon de toile, les pieds à l’aise dans ses sandales, mais il avait chaud. La plupart de ses collègues fermaient soigneusement les fenêtres et mettaient la climatisation au maximum, mais Emmanuel préférait ouvrir sa fenêtre et baigner dans la chaleur. A présent qu’il avait réussi à quitter la capitale asphyxiée par la pollution, il ne se lassait pas de l’air pur de cette petite ville de campagne.

La porte s’ouvrit et Véronique Aymard entra. Elle laissa tomber sur le sol sa besace bourrée de cahiers et de livres, et son corps sur une chaise sans dire un mot, sans même le regarder. Emmanuel sourit.

Elle était petite pour ses 17 ans, pas tant maigre que sèche, habillée de manière étonnamment confortable pour une adolescente : pantalon de toile lâche et chemise de coton trois tailles trop grande, largement déboutonnée sur sa poitrine creuse. Elle avait le crâne rasé, et arborait de nombreux tatouages, véritables pour autant qu’il pouvait en juger, ainsi que des piercings excessivement voyants. Beaucoup d’efforts pour se venger de parents qui avaient cédé, 17 ans plus tôt, à la mode des prénoms vieillots. Emmanuel lui-même avait été tenté d’appeler son fils Denis, mais Rachel y avait mis le holà.

Il se rassit.

-Bonjour Véronique, dit-il aimablement. Je suppose que tu sais pourquoi tu es là.

La jeune fille acquiesça en levant les yeux au ciel. Emmanuel remarqua alors qu’elle avait une cigarette glissée derrière l’oreille. Elle allait vraiment loin dans la provocation, tout de même. Elle décroisa les bras et se pencha vers son bureau.

-Ecoutez, dit-elle, je sais que c’est Mme Richard qui m’a envoyée ici.

-Hé bien, elle s’inquiète de tes projets professionnels, admit Emmanuel.

Véronique sourit et s’adossa à sa chaise.

-Tu peux m’en dire plus ? demanda Emmanuel.

La jeune fille lui lança un regard méprisant. Elle savait qu’il était parfaitement au courant. Mais elle répondit tout de même.

-Je veux devenir astronaute, dit-elle, en relevant le menton d’un air de défi.

Il ne la blâmait pas. Elle avait dû en entendre à chaque fois qu’elle prononçait ces mots.

-Il n’y a plus d’astronautes, dit-il doucement.

Le mépris à nouveau. Vraiment, il adorait les adolescents.

-Je sais, dit-elle. Je veux aller dans l’espace et l’explorer.

Emmanuel hocha la tête.

-Ce n’est pas ce qu’on fait dans l’espace de nos jours, dit-il.

-Je sais, répéta-t-elle. Vous m’avez demandé ce que je veux faire, c’est ça. Ce que je peux faire qui s’en rapproche le plus c’est de piloter des cargos.

-Effectivement, admit Emmanuel.

Les cargos étaient les appareils qui permettaient au système solaire de survivre. Ces énormes vaisseaux transportaient marchandises et matières premières de planètes en colonies, de stations en avant-postes. De Neptune à Péri-Vénus, ils allaient partout, et aucune installation humaine ne pouvait subsister sans eux.

Véronique se pencha à nouveau vers son bureau.

-Je sais que tout le monde trouve ça débile, dit-elle. Je sais que les pilotes de cargo ne sont que des camionneurs de l’espace et je sais aussi qu’il n’y a plus de missions d’exploration hors système depuis le fiasco de la mission Hermès. Au pire, je deviendrai pilote de cargo. Et qui sait ? Peut-être que l’exploration reprendra un jour. Et je veux faire partie de ceux dont on examinera la candidature.

-Cela implique de faire parti de l’élite des pilotes de cargo, commença Emmanuel.

-Ceux qui travaillent dans les systèmes de Jupiter et de Saturne, oui.

Emmanuel garda le silence.

-Je suppose que tu sais qu’il est excessivement rare qu’un Terrien réussisse les tests de recrutement.

-J’ai l’intention d’essayer d’entrer à l’école de pilotage de Ganymède.

Emmanuel cligna des yeux puis l’observa attentivement.

-Je comprends, dit-il. Premièrement, la condition physique est essentielle…

Véronique dégagea la cigarette de derrière son oreille.

-Vous inquiétez pas pour ça, dit-elle, je fume pas.

Il haussa les sourcils, surpris.

-ça fait chier ma mère, expliqua Véronique, mais elle dit rien parce qu’elle tient à être une mère cool.

-Je vois, dit Emmanuel.

Une jeune fille déterminée, voilà qui était agréable, mais comme tant de jeunes, elle se laissait emporter par un romantisme mal placé.

-Tu sais, le métier de pilote de cargo est éprouvant, et monotone. Il s’agit de passer de longs mois dans l’isolement le plus complet, à accomplir des tâches répétitives. Et puis les pilotes de Jupiter et Saturne ne reviennent jamais sur Terre. Tu abandonnerais tout derrière toi : famille, amis, amours… Es-tu sûre que c’est ainsi que tu veux vivre ?

Leurs regards se croisèrent pour la première fois. Véronique Aymard avait le regard froid. Elle balaya ses arguments d’un geste.

-Aller dans l’espace, c’est ce que j’ai toujours voulu, dit la jeune fille avec force. Le reste, je m’en accommoderai.

-Dans ce cas…

Emmanuel manipula sa souris.

-Je t’envoie la documentation sur les écoles préparatoires à l’école de Ganymède, dit-il. Je te préviens que ce sont des enseignements très lourds en mathématiques et en physique…

Il jeta un coup d’œil à son dossier scolaire.

-Ce qui ne devrait pas te poser problème, dit-il en voyant ses notes.

-Je sais déjà tout ça, grommela Véronique.

-J’imagine, dit Emmanuel en souriant. Tu as l’air de savoir ce que tu veux.

Véronique haussa les épaules.

-Bonne chance, dit-il.

Elle hésita, puis sourit. Elle avait un de ces sourires qui illuminent tout le visage. Emmanuel ne put que le lui rendre

-Merci, dit-elle.

 

Véronique referma son sac de voyage. Elle leva les yeux du bagage posé sur son lit, et fit le tour de la pièce du regard.

Sa chambre contenait tant de souvenirs qu’elle ne pouvait emporter avec elle. Elle avait droit à si peu de bagages, qu’en dehors des vêtements et de quelques photos, elle ne pouvait rien emmener.

L’école de Ganymède lui payait le voyage, à charge pour elle de les rembourser une fois diplômée, en travaillant pour eux pendant plusieurs années, mais ils ne payaient pas d’excédent de bagages. A 1000 crédits les 100 grammes, c’était compréhensible.

Sans doute ne serait-ce pas un mal de ne pas avoir trop de souvenirs de la Terre. L’école de pilotage était une station spatiale en orbite autour de Ganymède. La vie là-bas serait sans doute très différente de la vie sur une planète. Et puis à quoi bon se morfondre. Elle ne reviendrait jamais.

Elle entendit du bruit de l’autre côté de la porte et se secoua. Elle avait encore un peu de temps, mais pas assez pour rêvasser.

Elle souleva son sac et sortit de sa chambre.

Comme elle s’y attendait, sa mère attendait dans le couloir. Danielle Aymard était une petite femme desséchée par l’âge. Elle se tordait les mains dans son angoisse. Derrière elle Véronique pouvait voir son frère et sa sœur dans le salon, plongés dans un jeu virtuel. Elle refréna une grimace.

-Je suis prête, dit-elle à sa mère.

Elle la dépassait de quelques centimètres à peine. Elle avait vieilli depuis que Véronique était partie à Paris pour sa prépa. Elle semblait si frêle, égarée.

-Mais… quand est-ce que tu reviendras ?

La voix de sa mère tremblait et ses yeux étaient creusés par la peur.

Véronique posa son sac et posa les mains sur les épaules de sa mère.

-Maman, dit-elle, je ne reviendrai pas.

Sa mère recula comme si elle l’avait frappé. Elle le savait pourtant. Pourquoi rendait-elle les choses si difficiles ?

-Jamais ?

-Jamais.

-Mais nous sommes ta famille ? N’allons-nous pas te manquer ?

Véronique lança un coup d’œil aux deux zombis dans le salon et grogna.

-Tu vas me manquer, maman, bien sûr. Mais c’est ce dont j’ai toujours rêvé.

-Et moi ?

Le cri lui échappa. La souffrance qu’il exprimait effraya Véronique. Pourquoi sa mère n’avait-elle retrouvé personne ? Pourquoi lui mettait-elle ça sur le dos ? Véronique se détourna.

-Je ne veux pas me disputer avec toi, maman, dit-elle.

Danielle grimaça.

-Bien sûr que non, tu n’as pas de temps à perdre avec moi.

-Maman…

-Va-t’en, Véronique, dit-elle.

-Maman…

Danielle secoua la tête et se détourna.

-Je t’écrirai aussi souvent que possible, dit Véronique au dos de sa mère.

La jeune fille hésita, puis, après un long silence, reprit son sac et quitta l’appartement familial.

 

L’alarme de dépressurisation lui déchira les oreilles. Véronique abaissa la visière de son casque et écrasa du poing le bouton qui déclenchait le verrouillage des compartiments du transporteur Ruby Salsa. Elle entendit les verrous claquer faiblement dans l’atmosphère raréfiée. Les sangles de son siège se resserrèrent automatiquement et elle fut plaquée contre le rembourrage épais.

L’alarme résonna de moins en moins fort et finit par se taire. Il n’y avait plus une molécule de gaz dans le vaisseau.

Elle ferma le sas qui isolait l’habitacle du reste du vaisseau. Le poste de pilotage était en fait une navette indépendante du chargement. A plus d’un titre, les pilotes de cargo étaient des camionneurs de l’espace. Vu la fréquence des commentaires sur son homosexualité supposée, Véronique en était convaincue.

-Encelade Timour, articula-t-elle dans sa radio, ici le transporteur Ruby Salsa.

-Je vous écoute, Ruby Salsa, dit la voix lointaine du contrôle, voilée par des vagues de parasites.

-Nous allons rater le rendez-vous, annonça Véronique.

-Raison ?

-Dépressurisation massive, répondit-elle.

Sa voix ne trahissait rien de la pression qu’elle subissait. La fuite avait agi comme un propulseur supplémentaire sur le vaisseau et l’avait lancé en rotation incontrôlée. La structure métallique tremblait, tiraillée et tordue par les tensions qu’elle subissait. Bientôt le vaisseau se disloquerait.

-Votre position ?

Véronique regarda par le hublot. Le vaisseau tournait sur lui-même à une telle vitesse que les étoiles devenaient filantes. La masse énorme de Saturne bloquait la vue à intervalles de plus en plus rapprochés. L’accélération l’écrasait de plus en plus. Elle allait bientôt perdre conscience. Elle jeta un coup d’œil à l’affichage.

-Calcul en cours, dit-elle.

Elle déclencha les fusées de manœuvre, en impulsions de quelques secondes en séquence rapide, pour ralentir la rotation du vaisseau. Elle respira plus facilement et les étoiles ralentirent.

Véronique jeta un regard sur son ordinateur de navigation.

-Déviation de 23°, annonça-t-elle.

-Merde, lâcha le contrôle.

Véronique gloussa.

-Vous croyez qu’on va s’en tirer ? demanda-t-elle.

Elle continuait de déclencher les fusées, dans un sens, puis dans l’autre, jusqu’à ce qu’enfin la rotation cesse. Bon, elle était à l’envers par rapport à Titan, mais au moins, elle ne culbutait plus. Par contre, elle tombait.

-Je ne vois pas comment, répondit le contrôle. Nous n’avons plus assez de carburant pour freiner. On ne peut pas vous attendre, Ruby Salsa.

-Pourquoi ne suis-je pas étonnée, grogna Véronique.

Le Timour était un énorme vaisseau de transport. Le Ruby Salsa était basé dessus. Véronique était allée chercher une cargaison de minerais sur Titan. Une mission de routine de la tournée annuelle du Timour.

Mais une telle masse ne se déplaçait pas grâce à ses moteurs. Elle utilisait la gravité en orbitant autour des lunes de Saturne qu’elle visitait. Cela impliquait des rendez-vous orbitaux fixes. Et ce qui avait frappé le Ruby Salsa l’avait fait dévier de sa trajectoire, suffisamment pour qu’ils ratent le rendez-vous.

-Vous perdez de l’altitude, Ruby Salsa, dit le contrôle.

Véronique était presque désolée pour l’opérateur radio. Il semblait jeune, et complètement dépassé.

-Je sais, dit-elle.

-Ruby Salsa, dit la voix, plus grave et plus assurée du capitaine Hol, larguez le cargo et rejoignez le Timour. C’est un ordre.

-Je perds de l’altitude, capitaine.

Elle n’en dit pas plus. Ils savaient tous que si elle larguait le cargo sans qu’il soit en orbite, il retomberait à la surface de Titan. Il s’écraserait à la surface de Titan et serait irrécupérable.

-Tant pis, répondit le capitaine, sans la moindre hésitation. Larguez.

Véronique sourit. Le capitaine Hol protégeait son équipage.

-Je vais tenter une mise en orbite, dit-elle.

-Aymard, dit le capitaine, si vous n’êtes pas à bord du Timour dans l’heure, nous aurons dépassé le point de translation.

La translation était un système de guidage qui permettait aux énormes gros porteurs de se déplacer à une vitesse inimaginable. Le Timour devait se rendre sur Mars. Il y serait en quelques jours. Mais le système de translation était fixe, les créneaux de passage réservés des années à l’avance, si bien que le capitaine Hol lui-même n’avait pas l’autorité pour dérouter son vaisseau et rater la translation.

-Je sais, répondit Véronique.

Elle lança son moteur principal. C’était un réacteur nucléaire. Il ne lui permettait pas d’atteindre la vitesse de la translation, mais il était capable d’arracher la masse du Ruby Salsa à la gravité de Titan et de le propulser dans l’espace.

Le vaisseau trembla, se cabra et repartit en vrille.

Véronique jura.

-Qu’est-ce qui se passe, Ruby Salsa ?

-Le cargo s’est disloqué, répondit Véronique.

-Sortez de là, maintenant, dit le capitaine. Vous ne pouvez plus rien faire.

-J’essaie, dit Véronique, mais les fusées de manœuvre ne fonctionnent plus.

Une bordée de jurons lui répondit. Elle sourit.

Elle coupa le moteur et ouvrit les ailerons de freinage de droite, puis de gauche, puis de droite, puis de gauche. Les ailerons étaient arrachés au fur et à mesure, mais chaque mouvement ralentissait un peu sa rotation. Quand le dernier aileron fut arraché, Véronique lança le moteur et découpla sa navette du cargo.

L’atmosphère jaunâtre de Titan était ténue à cette altitude. Elle pouvait voir les étoiles au-delà.

La navette s’élança vers elles. Plaquée contre son siège, Véronique admirait le spectacle. Saturne et ses anneaux se déployaient devant elle, gris dans la pénombre à cette distance du soleil. Elle avait envie de rire. Elle vivait pour ces rares moments où elle pilotait une navette dans l’espace.

-Ruby, quelle est votre position ?

La navette émergea enfin de l’atmosphère et plongea droit vers la géante gazeuse.

-Qu’est-ce que vous foutez, bordel ?

-J’essaie de ne pas être en retard pour notre rendez-vous, capitaine, dit-elle d’une voix tendue.

-Vous allez être prise au piège par Saturne.

-Mais non.

Sans ralentir, Véronique infléchit légèrement sa trajectoire. Son siège se referma autour d’elle en une coque protectrice. L’accélération combinée à l’attraction phénoménale de Saturne l’auraient sans cela réduite en bouillie.

-Je vous ai en visuel, Ruby, dit le capitaine, mais vous allez trop vite.

Véronique sentait la navette vibrer autour d’elle.

-Ouvrez la soute, grogna-t-elle, mais gardez le champ relevé. Je m’occupe du reste.

Elle fonça sur le vaisseau en décrivant une spirale. Au fur et à mesure que la spirale se resserrait, la navette accélérait encore. Véronique avait du mal à respirer. Elle voyait flou parce que ses globes oculaires se déformaient.

Alors qu’elle était sur le point de perdre conscience, la navette toucha le champ de protection. Conçu pour protéger le Timour en absorbant l’énergie des poussières cosmiques ou des astéroïdes et en la diffusant sous forme de lumière et de chaleur, il absorbait celle du Ruby.

La navette dérapait sur le champ de protection, maintenue plaquée contre lui par Véronique, et, lentement, ralentissait, alors que le champ se mettait à briller de plus en plus fort.

Toutes les alarmes clignotaient follement dans l’habitacle, la navette vibrait et se tordait, mais Véronique tenait bon.

Quand, enfin, elle passa sous la vitesse limite, le champ la laissa passer.

Elle s’approcha lentement de la soute et amarra sa navette en place.

-Aymard, dit le capitaine, vous êtes complètement dingue ! Après mon quart, je vous paye un verre !

-Ce ne sera pas de refus, dit Véronique.

 

-Tout est en ordre, Voyageur, dit la radio.

-Paré, dit Véronique.

Assise dans le cockpit de Voyageur, la main sur l’interrupteur de mise à feu du vaisseau, elle était prête.

-Bien, Voyageur, répondit le centre de contrôle. Mise à feu dans 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1, 0, mise à feu.

-Mise à feu, dit Véronique en faisant basculer l’interrupteur.

Rien ne se produisit, évidemment. La mise à feu du générateur hyperespace déclenchait une réaction qui culminait au bout de 27 minutes, une durée impossible à réduire ou à rallonger. Ou même à arrêter. Une fois la réaction entamée, elle était inéluctable.

Véronique regarda au-dehors. Le Voyageur flottait dans l’espace profond, minuscule flèche de métal perdue dans l’immensité de la nuit. En réalité, elle se trouvait au-delà de l’orbite de Neptune, donc techniquement toujours dans le système solaire, mais tellement loin !

Même le centre de contrôle, qui n’était qu’à quelques centaines de kilomètres, installé sur un astéroïde anonyme, était invisible à l’œil nu. Le soleil lui-même n’était qu’une étoile parmi les autres.

Elle pouvait prétendre être seule dans l’espace profond.

Son cœur se mit à battre plus vite. Après des années d’entraînement, de travail et de sacrifices, elle y était enfin arrivée. Elle pilotait un vaisseau d’exploration.

Elle repensa aux années passées à piloter des cargos dans le système de Saturne. Elle avait gagné une sacrée réputation à coup de missions impossibles. Elle n’avait pas eu à provoquer les occasions : pilote de cargo était un métier dangereux. C’était cette réputation qui lui avait ouvert les portes de l’Agence Spatiale. Elle s’était présentée dès qu’ils avaient annoncé qu’ils recrutaient.

Certes, elle n’était pas la première, sept autres pilotes étaient partis avant elle, et elle n’explorait pas l’espace à proprement parler, mais les pilotes étaient perdus corps et biens et la mission s’en rapprochait suffisamment à son goût.

Elle était bien déterminée à être la première à revenir de cet étrange « endroit » qu’était l’hyperespace.

Les gars de la R et D avaient essayé de lui expliquer la nature de l’hyperespace, mais ils manquaient de mots. Ils n’avaient que des équations pour décrire cet univers, et des équations bien au-delà de la compréhension des pilotes.

Véronique les soupçonnait de ne pas bien comprendre eux-mêmes ce qu’ils avaient découvert par hasard. Mais l’Agence Spatiale ne pouvait pas attendre. L’humanité avait désespérément besoin de nouveaux territoires. Le système solaire était plein, exploité au maximum et prêt à exploser, mais aucun problème posé par le voyage intersidéral n’avait été résolu.

L’univers était trop grand. Les étoiles étaient trop loin. Voyager plus vite que la lumière était impossible, la stase ou le cryo-sommeil était impossible, les IA n’étaient jamais devenues une réalité.

La seule solution qui restait était les vaisseaux arches que l’Agence Spatiale avait commencé à construire, mais qui était assez désespéré pour se lancer dans un voyage dont seuls ses arrières petits-enfants verraient la fin ? Qui était prêt à condamner ses enfants à passer leur vie entière dans un vaisseau spatial, aussi grand soit-il ? L’humanité n’était pas désespérée à ce point. Pas encore. Elle le serait dans moins de vingt ans.

Ce n’était que quelques mois avant l’annonce du départ du premier vaisseau arche qu’une équipe de chercheurs, qui travaillait sur tout autre chose, avait découvert l’hyperespace.

Des drones avaient été envoyés dans cet univers, mais aucune donnée n’avait pu être récoltée. Ils ramenaient des données de l’endroit où ils ressortaient de l’hyperespace, mais rien entre les deux. C’était comme si les systèmes cessaient de fonctionner, ce qui n’était pas vraiment le cas, puisque les drones suivaient la trajectoire prévue.

Ils avaient donc envoyé des vaisseaux habités. Aucun n’était revenu. Et d’après les drones envoyés à destination, Alpha du Centaure, l’étoile la plus proche du Soleil, ils n’étaient pas arrivés à destination non plus.

Et maintenant c’était à son tour de tenter sa chance.

Véronique était convaincue qu’elle réussirait là où les autres avaient échoué. Le personnel du centre de contrôle ne partageait pas sa certitude. Certains réclamaient un arrêt des vols jusqu’à ce qu’on en sache plus, ce à quoi les autres répondaient qu’on n’avait pas d’autre moyen d’en savoir plus.

Sans doute, si les besoins de l’humanité n’avaient pas été si pressants, l’Agence aurait attendu, mais ils n’avaient pas le temps d’attendre.

Au moins les pilotes étaient-ils volontaires.

Véronique scruta l’espace devant elle. Bien sûr, elle ne pouvait rien voir tant que le passage n’était pas ouvert.

Le générateur lui-même fonctionnait parfaitement. Il ouvrait un passage vers un autre « endroit » où l’espace avait des propriétés différentes, et où les déplacements étaient beaucoup plus rapides, sans être instantanés. Un peu comme de creuser un tunnel pour traverser une montagne au lieu de faire le tour. Sauf qu’ils n’avaient aucune idée de la raison pour laquelle les vaisseaux habités ne revenaient pas.

Véronique avait suggéré en plaisantant que le tunnel s’était peut-être effondré sur eux, mais ça n’avait fait rire personne. Le capitaine Hol lui manquait dans ces moments-là. Il hurlait toujours de rire à ses blagues.

Le compte à rebours, qui défilait sur le tableau de bord, bipa. Plus que dix secondes.

Véronique referma les mains sur les commandes et expira lentement.

Le passage s’ouvrit devant le nez de son vaisseau, un scintillement dans les ténèbres.

-C’est parti, murmura-t-elle.

 

Elle pénétra lentement dans l’hyperespace et s’arrêta complètement. Le portail se referma derrière elle. De toute façon, elle n’aurait pas pu l’utiliser dans ce sens. Elle devait en ouvrir un autre pour ressortir.

L’hyperespace était rouge, brillant et scintillant. Il était parcouru de courants, certains sombres, d’autres clairs, qui se déplaçaient sans cesse. Ça ne ressemblait pas à du vide, mais à de l’eau ou de la brume, sauf que pas vraiment. Des formes apparaissaient et disparaissaient dans ce milieu étrange. Véronique modifia la polarisation de son casque. Le spectacle était éblouissant et lui faisait mal aux yeux.

Véronique testa tous ses appareils. Les propulseurs fonctionnaient, mais tous les détecteurs étaient hors service. Elle s’avança lentement.

Ce fut sa prudence qui la sauva. Un mur noir surgit à quelques mètres à peine du nez de Voyageur. Elle eut à peine le temps de l’éviter. La visibilité était limitée. Très limitée. Elle longea le mur qui surgissait de la brume rougeâtre à quelques mètres devant elle et disparaissait derrière elle aussi vite.

Le mur était parsemé d’ouvertures et de protubérances qui brillaient comme du métal. Lentement, Véronique réalisa qu’elle regardait un artefact, probablement un vaisseau, d’une taille phénoménale, un Léviathan immobile.

La pilote s’efforça de maîtriser son excitation. Un vaisseau spatial extra-terrestre. Cela changeait tout.

Elle avait une mission à remplir, mais le pouvait-elle ? Naviguer à vue dans cet espace traitre et inconnu était risqué. Peut-être était-ce ainsi que les autres pilotes avaient péri. Mais étaient-ils morts ? Ce vaisseau semblait inerte, mais peut-être y en avait-il d’autres. Peut-être les pilotes étaient-ils prisonniers.

Mais pouvait-elle abandonner la mission et rentrer ? Peut-être était-ce cela qui avait perdu les autres pilotes.

Elle tenta de lancer un diagnostic du système de capteurs, mais le système refusa de démarrer. Elle testa les divers systèmes pour confirmer son hypothèse.

Les capteurs fonctionnaient parfaitement. C’était les systèmes informatiques qui étaient morts. Les propulseurs fonctionnaient toujours parce qu’ils étaient équipés d’un système manuel redondant, justement en cas de panne des systèmes informatiques.

Malheureusement, elle ne pouvait pas court-circuiter le système informatique et accéder directement aux capteurs. Elle était donc limitée à ce qu’elle voyait de ses yeux. Au moins pourrait-elle indiquer les modifications à effectuer pour les missions suivantes. Si elle parvenait à rentrer.

Véronique relança ses moteurs et s’éloigna du Léviathan.

Sa décision était prise. Elle ne pouvait pas faire tout le trajet jusqu’à Alpha du Centaure sans radar et sans visibilité. Pour ce qu’elle en savait, l’hyperespace était jonché d’épaves telles que ce Léviathan qui avait déjà disparu alors qu’il ne devait pas être à plus de cinquante mètres d’elle. Ou bien sillonné par des vaisseaux parfaitement fonctionnels, peut-être même ceux qui avaient mis le Léviathan hors d’état de fonctionner. Qui savait ce qui se cachait ici.

Elle lança le générateur et scruta les profondeurs opaques de l’hyperespace pendant 27 longues minutes.

 


Le Space Marine

Deuxième texte de la série sur les archétypes de la science-fiction. Et oui, les noms franchouillards sont choisis exprès parce que le décalage m’amuse.

 

 

La lourde table d’opération, montée sur un chariot à roulettes et soutenue par des vérins pneumatiques capables de supporter non seulement le poids de la table, mais surtout celui de ce qui était dessus, avançait en grinçant dans les couloirs de l’hôpital, poussée par un aide-soignant qui sifflotait joyeusement.

Elle avança jusqu’à une porte. C’était une grande porte métallique à deux battants, qui ne coulissaient pour s’ouvrir que si l’on tapait le code sur le clavier encastré dans le mur. Le code changeait tous les jours, et tous les jours, dix fois par jour, Jacques, l’aide-soignant, devait taper ce code pour passer la porte. Il s’arrêta de siffloter.

L’ambiance de l’autre côté de la porte était très différente. Cette partie de l’hôpital de traitait pas de malades ni de blessés. Les médecins qui y travaillaient ne faisaient jamais de gardes dans les autres services. Aucun infirmier, aucun aide-soignant n’y travaillait. Il n’y avait que ceux qui amenaient les tables d’opération jusque là.

Jacques consulta le dossier.

-Bloc 6, lut-il.

Il chercha sa destination du regard. De grands chiffres étaient peints en noir sur les grandes portes métalliques qui ponctuaient les murs. Le bloc 6 était un peu plus loin sur la droite.

Il se remit en route, saluant au passage les soldats qui montaient la garde devant chaque bloc. Un simple signe de tête suffisait. Les soldats en service ici ne faisaient pas la conversation, même s’ils étaient parfaitement aimables une fois dehors.

Jacques pressa le pas jusqu’au bloc 6. Là, il montra le dossier aux soldats de garde qui lui ouvrirent les portes.

Le bloc était brillamment éclairé. Les murs gris, l’espace encombré de consoles informatiques, de câbles énormes, et, perdus dans ce fouillis, deux hommes. Deux chirurgiens d’après leurs blouses blanches à liseré rouge, un jeune qui venait d’arriver, et dont Jacques ne connaissait pas le nom, et un vieux, le Pr Lagarde.

Le jeune bondit sur ses pieds et courut vers lui. Lagarde le salua d’un signe de tête sans bouger de son poste. Il ne parlait jamais à personne

-Merci ! dit le jeune. C’est le dernier de la journée !

-Oui, dit Jacques.

Le jeune chirurgien sourit et prit le dossier.

-Merci, répéta-t-il. A bientôt.

Jacques grogna et sortit à reculons. Il détestait être de service ici. Il espérait bien que ce ne serait pas bientôt. Il jeta un dernier coup d’œil dans le bloc. Il n’était pas idiot. Il savait ce qu’ils faisaient ici. Tout le monde le savait.

Il tourna les talons et se retint de partir en courant.

Daniel regarda la porte se refermer sur l’aide-soignant et poussa la table jusqu’à sa place au milieu du bloc. Il bloqua le freins d’un coup de pied et prit son poste.

Ils commencèrent l’évaluation, la première étape de leur travail.

-Est-ce qu’ils sentent quelque chose ? osa-t-il enfin demander.

Alain Lagarde soupira. Il avait attendu cette question toute la journée. Daniel était son nouvel assistant. C’était son premier jour au bloc, et comme tous les nouveaux, il était ébranlé par la réalité de leur travail.

Le chirurgien regarda le soldat allongé sur la table d’opération. C’était un mélange de chair et de prothèses cybernétiques qui n’évoquait pas un être humain mais un fouillis, un magma vaguement repoussant. Les prothèses déployées pour maintenance masquaient la forme humaine qui reposait en dessous. De la boîte crânienne, ouverte, dégoulinait un grouillement de câbles luisants de fluide cyberbio, pour l’instant branchés aux appareils de diagnostic qui entouraient la table d’opération.

Le chirurgien et son assistant avaient à peine la place de se glisser entre la table et les consoles informatiques. Normalement elles étaient occupées par les cybernéticiens, mais ils se dispensaient des simples séances de maintenance telle que celle d’aujourd’hui.

Alain retourna un des écrans et étudia l’EEG du soldat.

-Non, dit-il enfin.

Il alluma une cigarette.

Le système de climatisation purifierait l’air de toute trace de fumée. Il était prévu pour ça.

-Comment peut-on en être sûrs ? insista Daniel.

Alain soupira à nouveau.

-Venez voir.

Le jeune cybernéticien reposa son potentiomètre. Il était en train de vérifier l’absence de courant résiduel dans les prothèses des jambes du soldat. Il rejoignit Alain devant l’écran sur lequel couraient des lignes parfaitement plates.

-C’est son EEG ? demanda-t-il.

-Oui. Vous voyez qu’il n’y a aucune activité dans le cerveau du soldat… (Il consulta le dossier) Homes.

-Vous savez bien qu’un EEG ne capte pas tout, remarqua Daniel d’un ton sec.

Alain acquiesça.

-C’est vrai, mais ça nous donne une assez bonne idée de ce qui se passe vraiment.

-Une assez bonne idée ! répéta Daniel, choqué. Est-ce suffisant, étant donné ce qu’on leur fait subir ? Est-ce qu’on ne devrait pas attendre d’être absolument sûrs ?

Alain écrasa sa cigarette.

-En théorie, oui, finit-il par dire.

Il leva les yeux vers Daniel. Le jeune chirurgien avait les cheveux trop longs et de grands yeux bleus. Un enfant, songea Alain, déjà las de la conversation à venir. Combien d’assistants avait-il eu au cours des ans ? Dix ? Vingt ? Il ne s’en souvenait plus. Il ne s’en préoccupait plus non plus.

-Dans un monde idéal, reprit Alain, nous attendrions d’être sûrs et certains que les soldats sont en état de mort cérébrale avant de les transformer en cyborgs.

Alain se tut. C’était ce à quoi il refusait de penser. Son regard erra sur les murs du bloc opératoire. La céramique grise en était immaculée. Les grandes portes étanches qui conduisaient au couloir principal de l’hôpital de la base étaient fermées pour l’instant. Il passait toute sa vie ici, semblait-il. Son travail avait pris toute la place. Sa femme…

Il se reprit. Il avait un travail à faire ici, et il le faisait. Le reste, tout le reste, n’était pas son problème. Ce n’était pas lui qui prenait les décisions. Ce n’était pas sa responsabilité.

S’il buvait suffisamment, il arrivait presque à y croire.

Et Daniel. Alain le regarda. Il était si jeune, si innocent. Son émotion était visible sur son visage. Il n’avait pas encore passé des années dans la fange. Mais ça viendrait. Il finirait comme Alain. Ils finissaient tous comme lui. Il n’y avait pas d’autre moyen d’arriver à faire ce travail.

-Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal, continua-t-il d’une voix sourde. Nous avons besoin de cyborgs, pas de soldats handicapés.

Daniel en resta bouche bée. Jamais sans doute on ne lui avait présenté la réalité de ce qu’ils faisaient ici de manière aussi crue. Et pourtant c’était la vérité.

La guerre réclamait toujours plus de soldats. Et ils les fourniraient tant qu’ils le pourraient.

Bien sûr au début c’était une simple guerre. La première guerre de l’humanité dans l’espace, mais une simple guerre contre un ennemi identifié : les Eridanis, une espèce extra-terrestre aussi agressive que les humains. Jusqu’au désastre de Centauri Gamma IV. Les Eridanis avaient anéanti la colonie humaine toute entière. Trois milliards d’êtres humains avaient péri, la planète elle-même n’était plus qu’une boule radioactive, inhabitable pour des milliers d’années.

A ce moment-là les humains avaient réalisé qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de territoire, mais d’une lutte pour la survie. Les Eridanis ne se contenteraient pas de chasser les Terriens des planètes qu’ils convoitaient. Ils viendraient jusqu’à la Terre pour y exterminer les humains jusqu’au dernier. La guerre était alors devenue la nouvelle normalité. Elle avait commencé avant la naissance d’Alain et continuerait bien après sa mort. Et les cyborgs étaient le seul rempart entre l’humanité et l’anéantissement.

-Les soldats humains ne font pas le poids, dit Alain. Ils ne sont pas assez forts, pas assez rapides, pas assez résistants. Seuls les cyborgs parviennent à tenir tête aux Eridanis.

Il alluma une nouvelle cigarette.

Daniel ouvrit la bouche pour parler mais resta silencieux. Que dire en effet ?

-Vous pouvez y aller, dit Alain. La journée est finie de toute façon.

-Mais, et… ? dit Daniel en montrant le soldat, étendu sur la table d’opération.

-Je finirai seul la vérification du logiciel et on ne change les prothèses que demain. Rentrez chez vous, Daniel. Le premier jour est toujours difficile.

-Merci, chef, dit Daniel, sans parvenir à cacher totalement son soulagement. A demain.

-A demain, dit le chirurgien.

Il s’assit devant une des consoles, finit sa cigarette sans voir l’écran devant lui.

Alain se rappelait quand l’intégration du système cyborg à des humains vivants avait été mise au point. Il était encore étudiant en médecine à l’époque. Quel général n’avait jamais rêvé d’une armée parfaitement docile, qui obéirait à tous les ordres sans la moindre hésitation, sans le moindre doute ? C’était ce que les chercheurs avaient offert à l’armée : des humains programmables.

Certes, au début, ils utilisaient des soldats réduits à l’état de légumes, mais en réalité ça n’avait pas d’importance, parce qu’ils court-circuitaient l’esprit humain en le recouvrant par le programme du module informatique. Les esprits des soldats, s’ils existaient encore, étaient prisonniers de leur corps. Ce n’était qu’une question de décence.

Le désastre de Centauri Gamma IV avait justifié les premières entorses à cette règle. Et puis les entorses étaient devenues la nouvelle norme, même si la règle était toujours officiellement en vigueur.

Le temps qu’Alain devienne chirurgien, le taux de conversion des soldats était proche des 50%.

Et aujourd’hui…

Aujourd’hui, Alain préférait ne pas penser à tout ça. Il préférait ne pas savoir d’où venaient les soldats qui arrivaient sur sa table d’opération. Il préférait ne pas savoir dans quel état ils étaient avant d’arriver.

Ceux qui posaient des questions avaient tendance à disparaître, aussi n’avait-il jamais même formulé ses doutes : il n’était pas convaincu qu’il y ait encore une guerre contre les Eridanis, ni même qu’ils aient jamais existé.

Bien sûr, il suffisait d’accéder à la mémoire d’un soldat qui passait entre ses mains pour en avoir le cœur net, mais, et si les données stockées confirmaient ses doutes ? Que faire ensuite ?

Ensuite Alain devrait prendre des décisions. Il y serait obligé. Et il faisait de son mieux depuis 15 ans pour éviter de prendre des décisions.

Il allait travailler. Il faisait ce qu’on attendait de lui. Il rentrait chez lui. Il vidait méthodiquement une bouteille de rhum, jusqu’à ne plus penser, plusieurs bouteilles les jours difficiles. Il sombrait dans l’inconscience jusqu’à ce que le réveil le ramène à la surface et il recommençait. C’était mieux comme ça. C’était plus simple.

Alain alluma une cigarette. Bientôt dix-huit heures. Bientôt il pourrait partir, et s’il se débrouillait bien, il pourrait être endormi, ou abruti par l’alcool selon le point de vue, mais depuis le départ de Tiphaine, c’était un point de vue auquel il n’était plus jamais confronté, une heure et demie plus tard. L’idée même le soulageait.

Il replia les prothèses. La maintenance n’aurait lieu que le lendemain. Il les avait déployées pour que Daniel puisse les observer en détail, et maintenant qu’il était parti, ça n’avait pas de sens de les laisser ouvertes. Ça n’avait pas non plus de sens de les replier, mais Alain n’arrivait pas à considérer les soldats comme des machines. C’étaient des gens. Ou ils l’avaient été à une époque.

Il lança le diagnostic. C’était une simple précaution, une vérification des lignes de code qui constituaient le programme des soldats, afin d’être sûr qu’ils n’avaient pas été contaminés par un virus quelconque. Le résultat était toujours le même : tout était normal.

En attendant, Alain observa le soldat Homes. C’était une jeune femme, grande et musculeuse, comme tous les soldats d’infanterie. Son corps était entouré d’un exosquelette de polymère hérissé de tiges qui s’enfonçaient sous la peau et jusqu’aux os, où elles étaient connectées au système nerveux du soldat. Derrière la nuque, Alain savait que le système s’enroulait autour de la colonne vertébrale et s’enfonçait dans le cerveau lui-même.

Le système d’armement, des fusils à rayons énergétiques, était intégré dans les bras et le torse du soldat et le système de propulsion dans les jambes. Le tout était à présent invisible, tous les systèmes étaient en veille, mais un soldat en action était proprement impressionnant.

Seul le bas du visage était visible. Les yeux avaient été remplacés par des capteurs multispectres. Le crâne était hérissé de câbles et de détecteurs.

Même s’ils avaient pu reprendre conscience, la torture que représentaient ces prothèses aurait rendu les soldats fous. Alain aimait penser qu’il leur offrait un havre de paix dans l’inconscience qui leur était imposée, leur domaine de rêves infinis.

Le programme de vérification tinta pour signaler qu’il avait terminé.

Alain regarda son écran et se figea.

Le programme avait collecté des lignes étrangères au code qui le parsemaient. 712 fois la même ligne en fait : « Où suis-je ? »

Le chirurgien écrasa sa cigarette et en alluma aussitôt une autre qu’il fuma entièrement. Il en prit une autre. Ses mains tremblaient. Son corps entier était baigné d’une sueur froide.

Pourquoi est-ce que ça tombait sur lui ? Quelle était la probabilité infime pour qu’une merde pareille lui tombe dessus ?

Ou alors, ça tombait souvent sur beaucoup de ses collègues, et ils se contentaient de formater la mémoire du soldat en question.

Il fut tenté. Pas de traces, pas de problèmes. Mais combien de bouteilles devrait-il descendre pour arriver à dormir ce soir ? Et tous les soirs après ça ? Ignorer les compromissions de son gouvernement était une hypocrisie avec laquelle il pouvait vivre, avec beaucoup d’alcool, mais ça ? Tuer en connaissance de cause un être humain ? Ou, pire, effacer les signes de son état de conscience et le condamner ainsi à l’enfer ?

Il écrasa sa cigarette et, sans le décider, rétablit l’alimentation du système du soldat Homes.

Le soldat tressaillit et se redressa d’un coup. Elle regarda autour d’elle. Ses mouvements étaient saccadés et hésitants à la fois. Elle regarda tout autour de la pièce puis tourna sa face sans yeux vers Alain.

-Où suis-je ?

La voix était synthétique, produite par un module électronique.

-Dans un bloc opératoire de la base spatiale de Patton, répondit Alain.

Il tira sur sa cigarette et attendit.

-J’étais… ailleurs. Qu’est-ce que je fais ici ?

-Vous êtes ici pour maintenance.

-Maintenance…

Le soldat pivota sur la table et en descendit. Elle se redressa, oscilla, puis s’avança vers Alain d’un pas lourd. Il voyait à ses mouvements que le moindre geste devait être décidé consciemment. Elle avait pris le contrôle du système, court-circuité le programme informatique. Il n’avait aucune idée de comment c’était possible, mais il trouvait cela fascinant.

-Vous m’avez fait… Qu’est-ce que vous m’avez fait ?

Alain soupira.

-Moi, ou un de mes collègues, corrigea-t-il. Nous vous avons transformé en cyborgs.

Elle leva une main jusqu’à son visage et tata ses prothèses.

-Pourquoi ? Je croyais que seuls les soldats blessés au-delà de toute guérison étaient changés en cyborgs !

Alain s’accrocha à son bureau en attendant que sa nausée se dissipe.

-Ce n’était pas votre cas ?

-Non.

La voix synthétique était chargée de rage.

-J’étais en parfaite santé. Je venais de finir mes classes. On était en route pour notre première mission. On s’est arrêté sur une station isolée, top secret, et… voilà.

Alain se couvrit le visage des mains.

-Vous vous battiez contre qui ? demanda-t-il enfin.

Elle resta silencieuse un temps, pour fouiller dans ses mémoires. Le processus devait sans doute être différent pour elle. Des fichiers à ouvrir, à étudier avant de passer au suivant, rien à voir avec l’association fluide des souvenirs humains.

Alain s’efforça de ne pas y penser.

-Des humains, dit-elle enfin. Les Humanistes qui ont quitté l’Union quand elle a décidé d’utiliser les cyborgs contre les Eridanis. Leur drapeau flottait partout dans la ville.

-Jamais contre les Eridanis ?

-Non.

Ce fut plus fort que lui. Alain se mit à rire. Tous ces compromis, ces mensonges, pour la survie de l’espèce humaine. Et en réalité, ils ne servaient qu’à écraser les opposants.

Il leva les yeux vers Homes. Elle avait été une jeune femme, un être humain, avec ses rêves, ses espoirs, ses désirs, ses peurs, toute une identité complexe et unique, toute une vie à vivre, et ils en avaient fait un monstre, une chose repoussante. Ils l’avaient dépouillée de son humanité, de son individualité pour en faire un robot, un monstre.

Son rire se calma enfin.

Une espèce capable de traiter ainsi ses propres membres ne méritait pas de gagner la guerre. Surtout une guerre qui n’existait pas.

Il gloussa nerveusement.

Ils auraient dû refuser, comme les Humanistes. Mais ils avaient eu peur. Avec raison, songea-t-il tristement, vu ce que subissaient les Humanistes.

-Pourquoi ? demanda Homes.

-Je croyais protéger l’humanité contre les Eridanis, murmura Alain.

-Vous nous avez condamnés à l’enfer, dit-elle, en levant le bras droit.

Alain vit les cellules énergétiques se charger.

Il la regarda. Ainsi c’était à ça que ressemblait sa mort.

-Oui, dit-il.

-Vous êtes le monstre de cette histoire.

-Oui, dit-il. Et tu sauveras le monde des monstres.

C’était sa conviction, ou sa prière, il n’aurait su le dire.

-Je ne suis pas un sauveur, dit-elle. Je suis un soldat.

Alain vit l’illumination aveuglante du rayon d’énergie et il sombra dans les ténèbres, sans alcool cette fois.

 

Jona Homes regarda le corps carbonisé recroquevillé à ses pieds. Il avait accueilli la mort avec soulagement. Peut-être aurait-elle dû le laisser vivre, pour qu’il souffre. Elle grogna. Elle ne serait plus jamais un bourreau. Elle était une arme, la faux qui moissonnerait les blés pourris, mais une arme aiguisée, propre.

Enfin propre.


Le chasseur de trésor

Ce texte est le premier d’une série où j’utilise des archétypes de la science-fiction, à ma façon. Ça m’amuse pas mal.

ChasseurDeTresorIllustration d’Ervin www.pinceauxetlatablette.com

Ulrich grogna avec un mélange d’irritation et de dégoût quand le sol s’effondra sous son pied et qu’il s’enfonça jusqu’au genou dans le métal pourri.

Il retira sa jambe du trou avec d’infinies précautions. Le métal avait beau être prêt à se désagréger, il restait parfois des pièces solides, et la moindre aspérité pouvait déchirer sa combinaison. Alors il serait dans de beaux draps.

Il s’assit sur ce qui ressemblait au nez arrondi d’un vaisseau et reprit son souffle. S’il avait pu masser ses reins douloureux dans sa combinaison ! Curieux comme tout effort en apesanteur était épuisant. Il se rappelait que dans sa jeunesse l’apesanteur lui apparaissait comme un espace de sérénité, d’apaisement où tout serait facile. Et puis il avait quitté la Terre et connu l’épuisement des mouvements sans pesanteur.

Le paysage était tout de même magnifique. Au-dessus de lui flottait Horus, une géante gazeuse orangée striée de jaune, éclatante dans la lumière intense de son soleil blanc. Il pouvait apercevoir une lune, Isis peut-être, ou Hathor, loin sur sa droite. Horus avait une bonne dizaine de lunes mais il était bien incapable de les identifier, et encore moins de les nommer.

La masse énorme de la planète au-dessus de lui était vertigineuse. Il lui semblait qu’il tombait vers elle, et le flottement que lui autorisait son ancrage magnétique accentuait cette impression. Mais cela ne le dérangeait pas. Au contraire, il aimait cette sensation de chute libre interrompue. Cela l’amusait fort de constater que l’esprit humain restait incapable d’appréhender l’espace. Malgré toutes ses connaissances et tout le temps passé dans l’espace, son instinct lui disait qu’une si grosse masse ne pouvait pas être au-dessus de lui, donc elle était en dessous et donc il tombait vers elle.

Ulrich détourna les yeux. De part et d’autre de lui s’étendaient les Anneaux d’Horus. Les débris d’une armada remontant à une antiquité inconcevable s’étaient agrégés sous l’effet du temps et du ballet complexe exécuté par la géante gazeuse et ses lunes pour former des anneaux, tout à fait semblables aux anneaux de Saturne. De loin en tout cas.

Le métal des vaisseaux avait blanchi sous l’effet des radiations, et brillait comme le squelette de quelque bête exotique inconnue. Des pièces émergeaient çà et là, encore reconnaissables, mais Ulrich savait d’expérience que les apparences étaient trompeuses, les extra-terrestres qui avaient construits ces vaisseaux étaient étrangers aux humains, et leurs créations aussi, et que le moindre contact les réduirait en poussière.

Les scientifiques ne comprenaient pas pourquoi ce qui ressemblait à de l’acier tout ce qu’il y avait de plus classique était devenu poreux et friable avec le temps. Les radiations n’expliquaient pas tout. Rien que ça était pour Ulrich le signe que ces extra-terrestres étaient incompréhensibles pour les humains. Jamais les humains n’auraient l’idée de construire des vaisseaux spatiaux biodégradables. Quoique biodégradables ne soit pas le bon terme…

Il soupira. Et c’était là-dessus, ce monceau de rebuts agglomérés qu’il crapahutait depuis des jours, en pure perte. Il n’y avait rien à récupérer ici. Tous les vaisseaux extra-terrestres avaient été réduits en miettes par les marées gravitationnelles.

Le chasseur de trésor s’efforça d’étouffer son inquiétude. Trop de missions blanches ces derniers temps. Son prestige déjà douteux s’en trouvait encore écorné. Sans parler de ses économies.

Il chercha des yeux la faible lueur métallique qu’était son vaisseau à cette distance. La Lanterne Magique aurait eu bien besoin de quelques réparations et de beaucoup de mises à jour, mais l’argent était rare pour Ulrich ces derniers temps.

Il se releva, ses articulations craquèrent dans le froid et il se remit en route. Il était venu jusque là, autant faire les choses à fond.

Au moins il était tranquille. Son radar grésillait paisiblement et sa radio restait silencieuse. Les anneaux avaient été désertés par les équipages de chasseurs de trésors, d’archéologues et de récupérateurs qui y grouillaient en temps normal.

Ça non plus ça ne faisait pas bonne impression auprès des clients, de travailler seul, et pourtant les clients qui trafiquaient avec des chasseurs de trésors, c’était pas la grande classe. Mais Ulrich préférait travailler seul. Pas par avarice, mais parce qu’il n’aimait pas la compagnie.

Même quand il revenait à Centrale, la station spatiale de deuxième zone où il avait ses habitudes, il repartait, non il fuyait, au bout de quelques semaines pour retourner dans les étoiles, chassé par la masse de corps bruyants qui s’y pressait.

Bien sûr, il ne pouvait pas dire aux clients qu’il préférait écouter les étoiles plutôt que les bavardages ineptes d’autres humains, alors il ricanait en disant que ça faisait moins de parts, et puis qu’il n’avait besoin de personne, bordel !

D’ailleurs c’était vrai. Jamais il n’avait regretté de travailler seul. Et aujourd’hui moins que jamais.

Avec un équipage, il aurait dû argumenter et discuter pour finir par devoir, comme tous les autres équipages, foncer sur TC-397, où un astroport extra-terrestre abandonné avait été découvert.

Ulrich gloussa. A peine la nouvelle connue, Centrale s’était vidée. Les couloirs de saut vers ce trou paumé devaient être bien encombrés.

Et tout ça pour quoi ? Ils allaient s’entretuer pour des coquilles vides.

Parce qu’Ulrich n’avait pas le moindre doute à ce sujet. Ils ne trouveraient rien. Tous les vestiges de ces satanés extra-terrestres étaient des coquilles vides. Dès qu’il avait vu les images des vaisseaux dressés sur le tarmac, le nez pointé vers le ciel, il les avait reconnus. C’était des vaisseaux des Anneliens, la civilisation qui avait construit l’armada des Anneaux. Et ces gens ne laissaient rien derrière eux. Les humains n’avaient même pas découvert leur monde d’origine. Et quel que soit l’endroit où ils étaient à présent, ils avaient tout emmené avec eux : écrits, archives, tout. Il avait fouillé beaucoup de leurs vaisseaux effilés et élégants. En vain.

Voilà pourquoi il avait tranquillement fini son repas de pseudo-sole, sous l’œil ébahi de Warren, le barman qui venait de voir tous ses autres habitués de battre pour quitter les lieux.

Ensuite il avait fait le plein de la Lanterne et il était parti pour les Anneaux.

Il n’était jamais venu.

En temps normal, c’était un coupe-gorge, sillonné par des équipages désespérés, prêts à vous étriper pour un stéréoscopeur. Ulrich avait prudemment gardé ses distances, et attendu. Et il avait sauté sur l’occasion qui se présentait.

Le radar pinga. Ulrich s’immobilisa. Un ping ne voulait rien dire en lui-même, il indiquait simplement un vide dans la masse de métal aggloméré des Anneaux. Mais quelque chose lui disait que c’était ce qu’il était venu chercher. Certes, son intuition lui disait cela pour la treizième fois depuis qu’il était arrivé sur les Anneaux, mais sa certitude ne faiblissait pas.

Il envoya un signal à son vaisseau. Le pilote automatique était assez sophistiqué pour rejoindre sa position en évitant les obstacles, mais pas beaucoup plus.

Ulrich avait souvent eu affaire à des Intelligences Artificielles, et elles se rapprochaient beaucoup trop des gens à son goût. Aussi son vaisseau en était-il dépourvu.

Il ancra son grappin dans le sol et commença à creuser délicatement.

Il s’agissait en fait de déblayer les morceaux de métal qui s’effritait entre ses doigts, sans générer un nuage de particules métalliques qui serait extrêmement visible pour n’importe quel vaisseau à proximité.

Il déploya les turbines de son pack dorsal. Un aspirateur monté en graine, en fait, qui aspiraient les particules avant qu’elles se dispersent.

Ulrich travaillait lentement, posément, mais régulièrement. Rien de ce qui avait été exposé au vide de l’espace n’avait de valeur. Le métal s’effritait, les circuits avaient disparu depuis longtemps. Mais très vite, on atteignait du métal intact, et son ping n’était qu’à deux mètres de profondeur.

L’espoir des chasseurs de trésors c’était de trouver une section de vaisseau intacte, ou une capsule de sauvetage. Un espoir fou, improbable, et même ridicule selon les xéno-archéologues qui avaient déserté le site depuis longtemps, mais auquel cédaient toujours les plus désespérés des chasseurs de trésors depuis cinq cents ans que les humains étaient tombés sur les Anneaux et qu’ils n’y avaient pas trouvé grand-chose.

Ulrich se souvenait encore de cette découverte. Il était un adolescent désoeuvré sur une Terre vieillissante, abandonnée par ses forces vives, aspirées par la conquête de l’espace, quand les premières images des Anneaux étaient arrivées.

Un convoi minier, en route pour installer un convertisseur d’hydrogène dans la haute atmosphère d’Horus était tombé dessus.

Bien sûr les sondes avaient détecté un contenu élevé en métal dans ces anneaux, mais aucune ne s’était approchée suffisamment pour en prendre des photos.

Une vague d’excitation avait secoué l’humanité toute entière. Les premiers vestiges extra-terrestres !

Il se rappelait son émerveillement, et son désir presque douloureux d’aller là-bas.

A partir de ce jour, il n’avait eu qu’un seul but : l’espace et les Anneaux. Il avait tout laissé derrière lui sans espoir de retour : famille, amis, foyer, tout. Pour les étoiles.

Et enfin, aujourd’hui, trente ans de temps subjectif et cinq cents ans de temps objectif plus tard, il était là.

Il atteignit une paroi qui ne s’effritait pas. Aussitôt il installa une bulle étanche autour de lui, une merveille de nanotechnologie capable de se déployer et de s’ancrer de manière autonome. Alors il s’arrêta pour reprendre son souffle et boire.

Il se remémora son arrivée à Centrale. Il avait fait le voyage long, en cryosommeil, parce qu’il n’avait pas les moyens de se payer une place sur un vaisseau de saut, pour venir travailler sur les docks de la station. Un voyage de deux cents ans. Des messages de sa famille, de ses amis, l’attendaient, des étrangers de plus en plus vieux, de plus en plus étrangers, qu’il n’avait pas regardés jusqu’au bout. A quoi bon ? Le passé était mort.

-Pas partout, murmura-t-il en s’approchant du mur de métal.

Il sonda la paroi. Il détectait une activité électrique résiduelle de l’autre côté. Il hésita. Se creuser un chemin au laser ? Cela lui répugnait.

Il reprit le déblayage de la paroi et découvrit peu à peu la forme familière d’une porte hexagonale des Anneliens, et juste à côté, un panneau de contrôle.

Il posa la main dessus.

La route avait été longue, bien sûr. Il avait dû travailler dur avant d’arriver à se faire engager dans un équipage, avec ses connaissances datées et les séquelles du long cryo-sommeil.

Son visage se déforma en une grimace amère. Un des nombreux détails dont on ne parlait pas aux recrues quand elles partaient. La longueur du cryo-sommeil n’était pas sans conséquences.

Il s’en sortait plutôt pas mal en fait. Il n’était pas un légume bavant qu’on aurait balancé dans un sas. Simplement la présence humaine le dérangeait, l’irritait comme une démangeaison incessante au milieu de son cerveau.

Il avait fait avec. Il n’avait pas le choix. Les services médicaux étaient plus que réduits sur Centrale, et hors de prix de toute façon. Il avait supporté la présence de ses coéquipiers parce qu’il le fallait, jusqu’à ce qu’ils touchent le gros lot.

Ulrich sourit. Ils avaient découvert une unité centrale fonctionnelle des Eridanis, sur une lune obscure, éloignée de tant de sauts qu’ils étaient partis pas loin de cent ans. Une mission difficile, où deux membres d’équipages étaient morts dans des accidents idiots, mais ils étaient devenus très riches.

Avec sa part, Ulrich avait acheté la Lanterne et il avait continué sa route. Seul.

La porte commença à se soulever en grinçant. Une lumière bleutée vacilla puis se renforça et une série de sons graves, presque inaudibles, s’éleva.

Bien sûr les Eridanis étaient bien mieux connus que les Anneliens. D’eux, on ne savait rien. On n’était même pas sûrs de savoir à quoi ils ressemblaient. Les reconstitutions à partir des quelques dépouilles découvertes restaient des conjectures.

Ulrich entra. L’atmosphère contenait des niveaux élevés de gaz rares.

C’était une capsule de sauvetage, comme il en avait déjà vu, mais elle n’était pas vide.

Trois cuves de cryo-sommeil étaient dressées contre les parois. Il s’approcha.

La première était vide.

La deuxième contenait un cadavre, momifié par le temps.

La troisième fonctionnait encore.

L’excitation lui obscurcit la vue un instant. La créature était vivante, endormie, dans une capsule de sauvetage intacte. Le tout valait des millions !

La série de sons retentit de nouveau, puis encore et encore.

Ulrich observa la créature. Elle était humanoïde, très proche des reconstitutions, et très différente aussi. Elle était très massive, avec une grosse tête et un corps robuste, et de tous petits yeux. Sa peau était curieuse, épaisse, rugueuse, et grisâtre.

Les sons retentirent à nouveau. Ulrich secoua la tête. Ces sons étaient étranges. Ils semblaient apparaître directement dans son cerveau.

Il repensa à ses coéquipiers. Ils en seraient verts de jalousie. Il sourit. S’il s’était souvenu de leurs noms, bien sûr. A présent il se souvenait à peine de ses parents. Et il était bien incapable de dire si les femmes avec qui il couchait sur Centrale étaient les mêmes ou d’autres.

Les sons continuaient se lui parvenir. Il les comprenait presque. Il frissonna.

Est-ce que l’Intelligence Artificielle de la capsule essayait de communiquer avec lui ?

Il perçut nettement une réponse affirmative.

Ulrich recula d’un bond, se précipita hors de la capsule et referma la porte.

Les sons disparurent.

Il reprit son souffle et se mit à rire. Ce n’était pas des millions qu’il allait gagner, mais des milliards. Une IA télépathe !

Le chasseur de trésor escalada la paroi du trou qu’il avait creusé. La Lanterne Magique était là, en vol stationnaire au-dessus du trou. Il monta à bord, ôta sa combinaison, avala une ration de survie et s’installa aux commandes de l’araignée.

Les pattes grêles de l’appareil dégagèrent la capsule avec délicatesse et se refermèrent autour, l’enserrant solidement sous le ventre du vaisseau. Pas question qu’il fasse entrer cette saloperie dans son vaisseau.

Ulrich s’installa au poste de pilotage et s’éloigna des Anneaux. Oui, il pourrait revendre ça très cher. Assez pour mettre la Lanterne à jour. Assez pour pouvoir vivre confortablement jusqu’à la fin de ses jours, quoi que ça veuille dire aujourd’hui.

Bien sûr il faudrait qu’il se dépêche de quitter les Planètes Unies avant que les IA télépathes ne se répandent, mais l’espace était vaste pour qui ne cherchait pas la compagnie.

Après tout, il aurait toujours les étoiles.

 


ça commence ici

C’est sur ce blog que je vais publier les histoires courtes que j’écris. J’espère que ça vous plaira