Le Pilote

Un nouveau texte dans la série des archétypes de la science-fiction.

EspacePilote

Illustration d’Ervin www.pinceauxetlatablette.com

Emmanuel Rivera ouvrit le dossier de son rendez-vous suivant. Il aimait son travail de conseiller d’orientation. Il aimait les jeunes gens, pleins de rêves ou désabusés, déterminés ou perdus, humbles ou arrogants. Il aimait leur parler et les écouter. Et il éprouvait une grande satisfaction quand il parvenait à les aider, satisfaction qui compensait presque les journées comme celle-ci, où la lassitude l’écrasait. Pourquoi tant d’adolescents voulaient-ils se lancer dans des carrières sans issue, ou pour lesquelles ils n’avaient pas le moindre talent ? Il n’en avait aucune idée. Le pire, c’était que ceux-là se montraient les plus entêtés, aveuglés par leurs illusions et les encouragements bien intentionnés de leurs parents.

Il se leva et s’étira. La chaleur d’un printemps précoce envahissait son bureau par la fenêtre ouverte. Il était en T-shirt et pantalon de toile, les pieds à l’aise dans ses sandales, mais il avait chaud. La plupart de ses collègues fermaient soigneusement les fenêtres et mettaient la climatisation au maximum, mais Emmanuel préférait ouvrir sa fenêtre et baigner dans la chaleur. A présent qu’il avait réussi à quitter la capitale asphyxiée par la pollution, il ne se lassait pas de l’air pur de cette petite ville de campagne.

La porte s’ouvrit et Véronique Aymard entra. Elle laissa tomber sur le sol sa besace bourrée de cahiers et de livres, et son corps sur une chaise sans dire un mot, sans même le regarder. Emmanuel sourit.

Elle était petite pour ses 17 ans, pas tant maigre que sèche, habillée de manière étonnamment confortable pour une adolescente : pantalon de toile lâche et chemise de coton trois tailles trop grande, largement déboutonnée sur sa poitrine creuse. Elle avait le crâne rasé, et arborait de nombreux tatouages, véritables pour autant qu’il pouvait en juger, ainsi que des piercings excessivement voyants. Beaucoup d’efforts pour se venger de parents qui avaient cédé, 17 ans plus tôt, à la mode des prénoms vieillots. Emmanuel lui-même avait été tenté d’appeler son fils Denis, mais Rachel y avait mis le holà.

Il se rassit.

-Bonjour Véronique, dit-il aimablement. Je suppose que tu sais pourquoi tu es là.

La jeune fille acquiesça en levant les yeux au ciel. Emmanuel remarqua alors qu’elle avait une cigarette glissée derrière l’oreille. Elle allait vraiment loin dans la provocation, tout de même. Elle décroisa les bras et se pencha vers son bureau.

-Ecoutez, dit-elle, je sais que c’est Mme Richard qui m’a envoyée ici.

-Hé bien, elle s’inquiète de tes projets professionnels, admit Emmanuel.

Véronique sourit et s’adossa à sa chaise.

-Tu peux m’en dire plus ? demanda Emmanuel.

La jeune fille lui lança un regard méprisant. Elle savait qu’il était parfaitement au courant. Mais elle répondit tout de même.

-Je veux devenir astronaute, dit-elle, en relevant le menton d’un air de défi.

Il ne la blâmait pas. Elle avait dû en entendre à chaque fois qu’elle prononçait ces mots.

-Il n’y a plus d’astronautes, dit-il doucement.

Le mépris à nouveau. Vraiment, il adorait les adolescents.

-Je sais, dit-elle. Je veux aller dans l’espace et l’explorer.

Emmanuel hocha la tête.

-Ce n’est pas ce qu’on fait dans l’espace de nos jours, dit-il.

-Je sais, répéta-t-elle. Vous m’avez demandé ce que je veux faire, c’est ça. Ce que je peux faire qui s’en rapproche le plus c’est de piloter des cargos.

-Effectivement, admit Emmanuel.

Les cargos étaient les appareils qui permettaient au système solaire de survivre. Ces énormes vaisseaux transportaient marchandises et matières premières de planètes en colonies, de stations en avant-postes. De Neptune à Péri-Vénus, ils allaient partout, et aucune installation humaine ne pouvait subsister sans eux.

Véronique se pencha à nouveau vers son bureau.

-Je sais que tout le monde trouve ça débile, dit-elle. Je sais que les pilotes de cargo ne sont que des camionneurs de l’espace et je sais aussi qu’il n’y a plus de missions d’exploration hors système depuis le fiasco de la mission Hermès. Au pire, je deviendrai pilote de cargo. Et qui sait ? Peut-être que l’exploration reprendra un jour. Et je veux faire partie de ceux dont on examinera la candidature.

-Cela implique de faire parti de l’élite des pilotes de cargo, commença Emmanuel.

-Ceux qui travaillent dans les systèmes de Jupiter et de Saturne, oui.

Emmanuel garda le silence.

-Je suppose que tu sais qu’il est excessivement rare qu’un Terrien réussisse les tests de recrutement.

-J’ai l’intention d’essayer d’entrer à l’école de pilotage de Ganymède.

Emmanuel cligna des yeux puis l’observa attentivement.

-Je comprends, dit-il. Premièrement, la condition physique est essentielle…

Véronique dégagea la cigarette de derrière son oreille.

-Vous inquiétez pas pour ça, dit-elle, je fume pas.

Il haussa les sourcils, surpris.

-ça fait chier ma mère, expliqua Véronique, mais elle dit rien parce qu’elle tient à être une mère cool.

-Je vois, dit Emmanuel.

Une jeune fille déterminée, voilà qui était agréable, mais comme tant de jeunes, elle se laissait emporter par un romantisme mal placé.

-Tu sais, le métier de pilote de cargo est éprouvant, et monotone. Il s’agit de passer de longs mois dans l’isolement le plus complet, à accomplir des tâches répétitives. Et puis les pilotes de Jupiter et Saturne ne reviennent jamais sur Terre. Tu abandonnerais tout derrière toi : famille, amis, amours… Es-tu sûre que c’est ainsi que tu veux vivre ?

Leurs regards se croisèrent pour la première fois. Véronique Aymard avait le regard froid. Elle balaya ses arguments d’un geste.

-Aller dans l’espace, c’est ce que j’ai toujours voulu, dit la jeune fille avec force. Le reste, je m’en accommoderai.

-Dans ce cas…

Emmanuel manipula sa souris.

-Je t’envoie la documentation sur les écoles préparatoires à l’école de Ganymède, dit-il. Je te préviens que ce sont des enseignements très lourds en mathématiques et en physique…

Il jeta un coup d’œil à son dossier scolaire.

-Ce qui ne devrait pas te poser problème, dit-il en voyant ses notes.

-Je sais déjà tout ça, grommela Véronique.

-J’imagine, dit Emmanuel en souriant. Tu as l’air de savoir ce que tu veux.

Véronique haussa les épaules.

-Bonne chance, dit-il.

Elle hésita, puis sourit. Elle avait un de ces sourires qui illuminent tout le visage. Emmanuel ne put que le lui rendre

-Merci, dit-elle.

 

Véronique referma son sac de voyage. Elle leva les yeux du bagage posé sur son lit, et fit le tour de la pièce du regard.

Sa chambre contenait tant de souvenirs qu’elle ne pouvait emporter avec elle. Elle avait droit à si peu de bagages, qu’en dehors des vêtements et de quelques photos, elle ne pouvait rien emmener.

L’école de Ganymède lui payait le voyage, à charge pour elle de les rembourser une fois diplômée, en travaillant pour eux pendant plusieurs années, mais ils ne payaient pas d’excédent de bagages. A 1000 crédits les 100 grammes, c’était compréhensible.

Sans doute ne serait-ce pas un mal de ne pas avoir trop de souvenirs de la Terre. L’école de pilotage était une station spatiale en orbite autour de Ganymède. La vie là-bas serait sans doute très différente de la vie sur une planète. Et puis à quoi bon se morfondre. Elle ne reviendrait jamais.

Elle entendit du bruit de l’autre côté de la porte et se secoua. Elle avait encore un peu de temps, mais pas assez pour rêvasser.

Elle souleva son sac et sortit de sa chambre.

Comme elle s’y attendait, sa mère attendait dans le couloir. Danielle Aymard était une petite femme desséchée par l’âge. Elle se tordait les mains dans son angoisse. Derrière elle Véronique pouvait voir son frère et sa sœur dans le salon, plongés dans un jeu virtuel. Elle refréna une grimace.

-Je suis prête, dit-elle à sa mère.

Elle la dépassait de quelques centimètres à peine. Elle avait vieilli depuis que Véronique était partie à Paris pour sa prépa. Elle semblait si frêle, égarée.

-Mais… quand est-ce que tu reviendras ?

La voix de sa mère tremblait et ses yeux étaient creusés par la peur.

Véronique posa son sac et posa les mains sur les épaules de sa mère.

-Maman, dit-elle, je ne reviendrai pas.

Sa mère recula comme si elle l’avait frappé. Elle le savait pourtant. Pourquoi rendait-elle les choses si difficiles ?

-Jamais ?

-Jamais.

-Mais nous sommes ta famille ? N’allons-nous pas te manquer ?

Véronique lança un coup d’œil aux deux zombis dans le salon et grogna.

-Tu vas me manquer, maman, bien sûr. Mais c’est ce dont j’ai toujours rêvé.

-Et moi ?

Le cri lui échappa. La souffrance qu’il exprimait effraya Véronique. Pourquoi sa mère n’avait-elle retrouvé personne ? Pourquoi lui mettait-elle ça sur le dos ? Véronique se détourna.

-Je ne veux pas me disputer avec toi, maman, dit-elle.

Danielle grimaça.

-Bien sûr que non, tu n’as pas de temps à perdre avec moi.

-Maman…

-Va-t’en, Véronique, dit-elle.

-Maman…

Danielle secoua la tête et se détourna.

-Je t’écrirai aussi souvent que possible, dit Véronique au dos de sa mère.

La jeune fille hésita, puis, après un long silence, reprit son sac et quitta l’appartement familial.

 

L’alarme de dépressurisation lui déchira les oreilles. Véronique abaissa la visière de son casque et écrasa du poing le bouton qui déclenchait le verrouillage des compartiments du transporteur Ruby Salsa. Elle entendit les verrous claquer faiblement dans l’atmosphère raréfiée. Les sangles de son siège se resserrèrent automatiquement et elle fut plaquée contre le rembourrage épais.

L’alarme résonna de moins en moins fort et finit par se taire. Il n’y avait plus une molécule de gaz dans le vaisseau.

Elle ferma le sas qui isolait l’habitacle du reste du vaisseau. Le poste de pilotage était en fait une navette indépendante du chargement. A plus d’un titre, les pilotes de cargo étaient des camionneurs de l’espace. Vu la fréquence des commentaires sur son homosexualité supposée, Véronique en était convaincue.

-Encelade Timour, articula-t-elle dans sa radio, ici le transporteur Ruby Salsa.

-Je vous écoute, Ruby Salsa, dit la voix lointaine du contrôle, voilée par des vagues de parasites.

-Nous allons rater le rendez-vous, annonça Véronique.

-Raison ?

-Dépressurisation massive, répondit-elle.

Sa voix ne trahissait rien de la pression qu’elle subissait. La fuite avait agi comme un propulseur supplémentaire sur le vaisseau et l’avait lancé en rotation incontrôlée. La structure métallique tremblait, tiraillée et tordue par les tensions qu’elle subissait. Bientôt le vaisseau se disloquerait.

-Votre position ?

Véronique regarda par le hublot. Le vaisseau tournait sur lui-même à une telle vitesse que les étoiles devenaient filantes. La masse énorme de Saturne bloquait la vue à intervalles de plus en plus rapprochés. L’accélération l’écrasait de plus en plus. Elle allait bientôt perdre conscience. Elle jeta un coup d’œil à l’affichage.

-Calcul en cours, dit-elle.

Elle déclencha les fusées de manœuvre, en impulsions de quelques secondes en séquence rapide, pour ralentir la rotation du vaisseau. Elle respira plus facilement et les étoiles ralentirent.

Véronique jeta un regard sur son ordinateur de navigation.

-Déviation de 23°, annonça-t-elle.

-Merde, lâcha le contrôle.

Véronique gloussa.

-Vous croyez qu’on va s’en tirer ? demanda-t-elle.

Elle continuait de déclencher les fusées, dans un sens, puis dans l’autre, jusqu’à ce qu’enfin la rotation cesse. Bon, elle était à l’envers par rapport à Titan, mais au moins, elle ne culbutait plus. Par contre, elle tombait.

-Je ne vois pas comment, répondit le contrôle. Nous n’avons plus assez de carburant pour freiner. On ne peut pas vous attendre, Ruby Salsa.

-Pourquoi ne suis-je pas étonnée, grogna Véronique.

Le Timour était un énorme vaisseau de transport. Le Ruby Salsa était basé dessus. Véronique était allée chercher une cargaison de minerais sur Titan. Une mission de routine de la tournée annuelle du Timour.

Mais une telle masse ne se déplaçait pas grâce à ses moteurs. Elle utilisait la gravité en orbitant autour des lunes de Saturne qu’elle visitait. Cela impliquait des rendez-vous orbitaux fixes. Et ce qui avait frappé le Ruby Salsa l’avait fait dévier de sa trajectoire, suffisamment pour qu’ils ratent le rendez-vous.

-Vous perdez de l’altitude, Ruby Salsa, dit le contrôle.

Véronique était presque désolée pour l’opérateur radio. Il semblait jeune, et complètement dépassé.

-Je sais, dit-elle.

-Ruby Salsa, dit la voix, plus grave et plus assurée du capitaine Hol, larguez le cargo et rejoignez le Timour. C’est un ordre.

-Je perds de l’altitude, capitaine.

Elle n’en dit pas plus. Ils savaient tous que si elle larguait le cargo sans qu’il soit en orbite, il retomberait à la surface de Titan. Il s’écraserait à la surface de Titan et serait irrécupérable.

-Tant pis, répondit le capitaine, sans la moindre hésitation. Larguez.

Véronique sourit. Le capitaine Hol protégeait son équipage.

-Je vais tenter une mise en orbite, dit-elle.

-Aymard, dit le capitaine, si vous n’êtes pas à bord du Timour dans l’heure, nous aurons dépassé le point de translation.

La translation était un système de guidage qui permettait aux énormes gros porteurs de se déplacer à une vitesse inimaginable. Le Timour devait se rendre sur Mars. Il y serait en quelques jours. Mais le système de translation était fixe, les créneaux de passage réservés des années à l’avance, si bien que le capitaine Hol lui-même n’avait pas l’autorité pour dérouter son vaisseau et rater la translation.

-Je sais, répondit Véronique.

Elle lança son moteur principal. C’était un réacteur nucléaire. Il ne lui permettait pas d’atteindre la vitesse de la translation, mais il était capable d’arracher la masse du Ruby Salsa à la gravité de Titan et de le propulser dans l’espace.

Le vaisseau trembla, se cabra et repartit en vrille.

Véronique jura.

-Qu’est-ce qui se passe, Ruby Salsa ?

-Le cargo s’est disloqué, répondit Véronique.

-Sortez de là, maintenant, dit le capitaine. Vous ne pouvez plus rien faire.

-J’essaie, dit Véronique, mais les fusées de manœuvre ne fonctionnent plus.

Une bordée de jurons lui répondit. Elle sourit.

Elle coupa le moteur et ouvrit les ailerons de freinage de droite, puis de gauche, puis de droite, puis de gauche. Les ailerons étaient arrachés au fur et à mesure, mais chaque mouvement ralentissait un peu sa rotation. Quand le dernier aileron fut arraché, Véronique lança le moteur et découpla sa navette du cargo.

L’atmosphère jaunâtre de Titan était ténue à cette altitude. Elle pouvait voir les étoiles au-delà.

La navette s’élança vers elles. Plaquée contre son siège, Véronique admirait le spectacle. Saturne et ses anneaux se déployaient devant elle, gris dans la pénombre à cette distance du soleil. Elle avait envie de rire. Elle vivait pour ces rares moments où elle pilotait une navette dans l’espace.

-Ruby, quelle est votre position ?

La navette émergea enfin de l’atmosphère et plongea droit vers la géante gazeuse.

-Qu’est-ce que vous foutez, bordel ?

-J’essaie de ne pas être en retard pour notre rendez-vous, capitaine, dit-elle d’une voix tendue.

-Vous allez être prise au piège par Saturne.

-Mais non.

Sans ralentir, Véronique infléchit légèrement sa trajectoire. Son siège se referma autour d’elle en une coque protectrice. L’accélération combinée à l’attraction phénoménale de Saturne l’auraient sans cela réduite en bouillie.

-Je vous ai en visuel, Ruby, dit le capitaine, mais vous allez trop vite.

Véronique sentait la navette vibrer autour d’elle.

-Ouvrez la soute, grogna-t-elle, mais gardez le champ relevé. Je m’occupe du reste.

Elle fonça sur le vaisseau en décrivant une spirale. Au fur et à mesure que la spirale se resserrait, la navette accélérait encore. Véronique avait du mal à respirer. Elle voyait flou parce que ses globes oculaires se déformaient.

Alors qu’elle était sur le point de perdre conscience, la navette toucha le champ de protection. Conçu pour protéger le Timour en absorbant l’énergie des poussières cosmiques ou des astéroïdes et en la diffusant sous forme de lumière et de chaleur, il absorbait celle du Ruby.

La navette dérapait sur le champ de protection, maintenue plaquée contre lui par Véronique, et, lentement, ralentissait, alors que le champ se mettait à briller de plus en plus fort.

Toutes les alarmes clignotaient follement dans l’habitacle, la navette vibrait et se tordait, mais Véronique tenait bon.

Quand, enfin, elle passa sous la vitesse limite, le champ la laissa passer.

Elle s’approcha lentement de la soute et amarra sa navette en place.

-Aymard, dit le capitaine, vous êtes complètement dingue ! Après mon quart, je vous paye un verre !

-Ce ne sera pas de refus, dit Véronique.

 

-Tout est en ordre, Voyageur, dit la radio.

-Paré, dit Véronique.

Assise dans le cockpit de Voyageur, la main sur l’interrupteur de mise à feu du vaisseau, elle était prête.

-Bien, Voyageur, répondit le centre de contrôle. Mise à feu dans 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1, 0, mise à feu.

-Mise à feu, dit Véronique en faisant basculer l’interrupteur.

Rien ne se produisit, évidemment. La mise à feu du générateur hyperespace déclenchait une réaction qui culminait au bout de 27 minutes, une durée impossible à réduire ou à rallonger. Ou même à arrêter. Une fois la réaction entamée, elle était inéluctable.

Véronique regarda au-dehors. Le Voyageur flottait dans l’espace profond, minuscule flèche de métal perdue dans l’immensité de la nuit. En réalité, elle se trouvait au-delà de l’orbite de Neptune, donc techniquement toujours dans le système solaire, mais tellement loin !

Même le centre de contrôle, qui n’était qu’à quelques centaines de kilomètres, installé sur un astéroïde anonyme, était invisible à l’œil nu. Le soleil lui-même n’était qu’une étoile parmi les autres.

Elle pouvait prétendre être seule dans l’espace profond.

Son cœur se mit à battre plus vite. Après des années d’entraînement, de travail et de sacrifices, elle y était enfin arrivée. Elle pilotait un vaisseau d’exploration.

Elle repensa aux années passées à piloter des cargos dans le système de Saturne. Elle avait gagné une sacrée réputation à coup de missions impossibles. Elle n’avait pas eu à provoquer les occasions : pilote de cargo était un métier dangereux. C’était cette réputation qui lui avait ouvert les portes de l’Agence Spatiale. Elle s’était présentée dès qu’ils avaient annoncé qu’ils recrutaient.

Certes, elle n’était pas la première, sept autres pilotes étaient partis avant elle, et elle n’explorait pas l’espace à proprement parler, mais les pilotes étaient perdus corps et biens et la mission s’en rapprochait suffisamment à son goût.

Elle était bien déterminée à être la première à revenir de cet étrange « endroit » qu’était l’hyperespace.

Les gars de la R et D avaient essayé de lui expliquer la nature de l’hyperespace, mais ils manquaient de mots. Ils n’avaient que des équations pour décrire cet univers, et des équations bien au-delà de la compréhension des pilotes.

Véronique les soupçonnait de ne pas bien comprendre eux-mêmes ce qu’ils avaient découvert par hasard. Mais l’Agence Spatiale ne pouvait pas attendre. L’humanité avait désespérément besoin de nouveaux territoires. Le système solaire était plein, exploité au maximum et prêt à exploser, mais aucun problème posé par le voyage intersidéral n’avait été résolu.

L’univers était trop grand. Les étoiles étaient trop loin. Voyager plus vite que la lumière était impossible, la stase ou le cryo-sommeil était impossible, les IA n’étaient jamais devenues une réalité.

La seule solution qui restait était les vaisseaux arches que l’Agence Spatiale avait commencé à construire, mais qui était assez désespéré pour se lancer dans un voyage dont seuls ses arrières petits-enfants verraient la fin ? Qui était prêt à condamner ses enfants à passer leur vie entière dans un vaisseau spatial, aussi grand soit-il ? L’humanité n’était pas désespérée à ce point. Pas encore. Elle le serait dans moins de vingt ans.

Ce n’était que quelques mois avant l’annonce du départ du premier vaisseau arche qu’une équipe de chercheurs, qui travaillait sur tout autre chose, avait découvert l’hyperespace.

Des drones avaient été envoyés dans cet univers, mais aucune donnée n’avait pu être récoltée. Ils ramenaient des données de l’endroit où ils ressortaient de l’hyperespace, mais rien entre les deux. C’était comme si les systèmes cessaient de fonctionner, ce qui n’était pas vraiment le cas, puisque les drones suivaient la trajectoire prévue.

Ils avaient donc envoyé des vaisseaux habités. Aucun n’était revenu. Et d’après les drones envoyés à destination, Alpha du Centaure, l’étoile la plus proche du Soleil, ils n’étaient pas arrivés à destination non plus.

Et maintenant c’était à son tour de tenter sa chance.

Véronique était convaincue qu’elle réussirait là où les autres avaient échoué. Le personnel du centre de contrôle ne partageait pas sa certitude. Certains réclamaient un arrêt des vols jusqu’à ce qu’on en sache plus, ce à quoi les autres répondaient qu’on n’avait pas d’autre moyen d’en savoir plus.

Sans doute, si les besoins de l’humanité n’avaient pas été si pressants, l’Agence aurait attendu, mais ils n’avaient pas le temps d’attendre.

Au moins les pilotes étaient-ils volontaires.

Véronique scruta l’espace devant elle. Bien sûr, elle ne pouvait rien voir tant que le passage n’était pas ouvert.

Le générateur lui-même fonctionnait parfaitement. Il ouvrait un passage vers un autre « endroit » où l’espace avait des propriétés différentes, et où les déplacements étaient beaucoup plus rapides, sans être instantanés. Un peu comme de creuser un tunnel pour traverser une montagne au lieu de faire le tour. Sauf qu’ils n’avaient aucune idée de la raison pour laquelle les vaisseaux habités ne revenaient pas.

Véronique avait suggéré en plaisantant que le tunnel s’était peut-être effondré sur eux, mais ça n’avait fait rire personne. Le capitaine Hol lui manquait dans ces moments-là. Il hurlait toujours de rire à ses blagues.

Le compte à rebours, qui défilait sur le tableau de bord, bipa. Plus que dix secondes.

Véronique referma les mains sur les commandes et expira lentement.

Le passage s’ouvrit devant le nez de son vaisseau, un scintillement dans les ténèbres.

-C’est parti, murmura-t-elle.

 

Elle pénétra lentement dans l’hyperespace et s’arrêta complètement. Le portail se referma derrière elle. De toute façon, elle n’aurait pas pu l’utiliser dans ce sens. Elle devait en ouvrir un autre pour ressortir.

L’hyperespace était rouge, brillant et scintillant. Il était parcouru de courants, certains sombres, d’autres clairs, qui se déplaçaient sans cesse. Ça ne ressemblait pas à du vide, mais à de l’eau ou de la brume, sauf que pas vraiment. Des formes apparaissaient et disparaissaient dans ce milieu étrange. Véronique modifia la polarisation de son casque. Le spectacle était éblouissant et lui faisait mal aux yeux.

Véronique testa tous ses appareils. Les propulseurs fonctionnaient, mais tous les détecteurs étaient hors service. Elle s’avança lentement.

Ce fut sa prudence qui la sauva. Un mur noir surgit à quelques mètres à peine du nez de Voyageur. Elle eut à peine le temps de l’éviter. La visibilité était limitée. Très limitée. Elle longea le mur qui surgissait de la brume rougeâtre à quelques mètres devant elle et disparaissait derrière elle aussi vite.

Le mur était parsemé d’ouvertures et de protubérances qui brillaient comme du métal. Lentement, Véronique réalisa qu’elle regardait un artefact, probablement un vaisseau, d’une taille phénoménale, un Léviathan immobile.

La pilote s’efforça de maîtriser son excitation. Un vaisseau spatial extra-terrestre. Cela changeait tout.

Elle avait une mission à remplir, mais le pouvait-elle ? Naviguer à vue dans cet espace traitre et inconnu était risqué. Peut-être était-ce ainsi que les autres pilotes avaient péri. Mais étaient-ils morts ? Ce vaisseau semblait inerte, mais peut-être y en avait-il d’autres. Peut-être les pilotes étaient-ils prisonniers.

Mais pouvait-elle abandonner la mission et rentrer ? Peut-être était-ce cela qui avait perdu les autres pilotes.

Elle tenta de lancer un diagnostic du système de capteurs, mais le système refusa de démarrer. Elle testa les divers systèmes pour confirmer son hypothèse.

Les capteurs fonctionnaient parfaitement. C’était les systèmes informatiques qui étaient morts. Les propulseurs fonctionnaient toujours parce qu’ils étaient équipés d’un système manuel redondant, justement en cas de panne des systèmes informatiques.

Malheureusement, elle ne pouvait pas court-circuiter le système informatique et accéder directement aux capteurs. Elle était donc limitée à ce qu’elle voyait de ses yeux. Au moins pourrait-elle indiquer les modifications à effectuer pour les missions suivantes. Si elle parvenait à rentrer.

Véronique relança ses moteurs et s’éloigna du Léviathan.

Sa décision était prise. Elle ne pouvait pas faire tout le trajet jusqu’à Alpha du Centaure sans radar et sans visibilité. Pour ce qu’elle en savait, l’hyperespace était jonché d’épaves telles que ce Léviathan qui avait déjà disparu alors qu’il ne devait pas être à plus de cinquante mètres d’elle. Ou bien sillonné par des vaisseaux parfaitement fonctionnels, peut-être même ceux qui avaient mis le Léviathan hors d’état de fonctionner. Qui savait ce qui se cachait ici.

Elle lança le générateur et scruta les profondeurs opaques de l’hyperespace pendant 27 longues minutes.

 


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :