Archives mensuelles : avril 2015

Vacances

Pas de publication cette semaine, pour cause de vacances.

A la semaine prochaine.

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Thénaris

Encore de la Fantasy cette semaine.

 

Thibald le voleur allait mourir dans quelques minutes. La corde qui allait le pendre attirait son regard comme un bijou précieux. Il déglutit et chercha fébrilement une issue du regard, en vain. Ses mains étaient solidement attachées dans son dos et deux gardes massifs l’encadraient. Et même s’il parvenait, par il ne savait quel moyen, à leur échapper, il n’y avait nulle part où aller. Le gibet des voleurs se dressait au milieu d’une plaine désolée que leur chariot avait mis deux heures à atteindre.

Il essaya de faire jouer ses liens, pour la forme, plutôt que par réelle possibilité, mais ils avaient été noués par un expert : trop serrés pour qu’il puisse s’en débarrasser, mais pas assez pour lui couper la circulation dans les mains. Très professionnel.

Son regard revint au gibet. Il n’était pas surpris du tour qu’avaient pris les événements. Il était un voleur, il savait depuis le début que son chemin prendrait fin au pied d’un échafaud. Il avait beau exposer ses projets pendant ses soirées de beuverie dans les tavernes, il n’y croyait pas. Il irait s’installer au bord de la mer et vivrait dans une cabane de pêcheur. Non, il irait plutôt s’acheter un palais en Phénadie pour y loger toutes les esclaves, formées pour le harem, qu’il achèterait là-bas. Tout cela n’était qu’élucubrations avinées qui reposaient sur sa fortune à venir.

Seulement la fortune ne venait jamais. L’argent lui brûlait les doigts et, immanquablement, au bout de quelques jours, il était sans le sou, et il devait chercher un nouveau coup.

Tout de même, il ne pensait pas que la fin viendrait si vite. Il était jeune encore et s’il n’avait pas été donné…

Son regard se promenait autour de lui. Le gibet des voleurs dressait vers le ciel éclatant son bois sombre qui tranchait sur la poussière blanche de cette plaine désolée. Juste derrière s’étendait le cimetière des sans-noms, où sa dépouille serait jetée, après.

C’était une vision plus déprimante encore que le gibet. Des rangées et des rangées de tombes collectives, sans plaques, sans monuments, sans pierres, à perte de vue. Le cimetière aux fleurs, qui se trouvait à l’intérieur de Galan était un lieu de promenade plaisant avec ses allées herbeuses et ombragées qui serpentaient entre les monuments funéraires bâtis par les riches citoyens de Galan. Mais c’était un lieu que les pauvres ne pouvaient visiter que de leur vivant. A leur mort, ils venaient ici, où il était interdit de marquer les tombes.

La corde et une tombe anonyme, voilà comment sa vie se terminait, là où elle s’était toujours terminée, depuis le jour où il s’était engagé sur cette voie.

Les chevaux du chariot s’ébrouèrent au loin. Le cocher les calma. Il s’était arrêté à bonne distance de la potence, et leur tournait le dos. Il avait même lancé des regards désolés à Thibald, quand leurs regards s’étaient croisés.

Les chevaux aussi devaient en avoir assez d’attendre, songea Thibald. Tout le monde en avait marre, sauf lui. C’étaient ses derniers instants, et ils seraient toujours trop courts. Pour lui. Pour les autres, la loi imposait d’attendre que le soleil illumine le sommet de la potence, alors ils attendaient. Ce ne serait plus très long à présent. Le soleil était levé depuis plus d’une heure et poursuivait sa course inexorable dans le ciel.

A droite de Thibald et ses deux gardes, à l’écart, isolé dans son arrogance, le Juge attendait lui aussi. En tant que magistrat qui avait prononcé la sentence, il était tenu d’assister à l’exécution. Alors, drapé dans sa tunique de drap rouge, il toisait l’assistance le nez en l’air, comme s’il avait senti une mauvaise odeur. Ce qui était possible, songea Thibald en retenant un ricanement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion de se laver.

Et au pied de l’échafaud, plus isolé encore, le bourreau patientait lui aussi, drapé dans une cape noire, le visage dissimulé sous une cagoule noire. Il avait fait le trajet avec eux dans le chariot, sans prononcer le moindre mot et sans jamais retirer sa cagoule.

Depuis leur arrivée, il avait longuement vérifié l’état de la potence, installé la nouvelle corde qu’il avait amenée avec lui et vérifié encore le mécanisme de la trappe, mais il avait achevé ses préparatifs depuis longtemps et il attendait à présent comme les autres que le moment fatidique arrive, figé dans une immobilité de statue sous le soleil qui cuisait lentement la plaine de poussière.

Car la journée s’annonçait magnifique, se dit Thibald. Ensoleillée et chaude, une vraie belle journée d’été comme il y en avait eu peu cette année. Il ne serait plus là pour en profiter. Combien de journées avait-il gaspillées, au temps où il ignorait qu’il en aurait si peu ? Et que n’aurait-il donné à présent pour une journée de plus ? Ou même pour une heure ?

Un premier rayon de soleil frappa le sommet de la potence. Thibald regardait, écrasé de désespoir. Il sentit ses yeux se remplir de larmes, et quelques unes coulèrent sur ses joues. Il s’en moquait.

-Il est temps, dit le Juge.

Sa voix froide débordait d’ennui. Il ne faisait rien pour le dissimuler, peut-être même en faisait-il étalage avec ostentation. Malgré son désespoir, Thibald brûla de haine pour cet homme riche et puissant qui méprisait celui dont il prenait la vie, comme il méprisait tous ceux dont il avait pris la vie au cours de sa carrière.

Les gardes tirèrent Thibald derrière. Alors seulement le voleur s’aperçut qu’ils avaient commencé à avancer vers le bourreau. Il se sentit flancher. Ses jambes se mirent à trembler et refusèrent de lui obéir. Il était incapable d’avancer vers sa mort. Il était trop tôt. Il était trop jeune pour mourir. Pas déjà !

Il vit du coin de l’œil le sourire entendu du Juge, et referma les lèvres sur le gémissement et les supplications qui montaient dans sa gorge.

Cette ordure attendait que Thibald le supplie, qu’il vende ses complices, ses amis, ses parents, n’importe qui, qu’il avoue n’importe quoi pour une grâce ou simple sursis.

Le voleur serra les dents et redressa les épaules. Ses jambes flageolaient toujours, son ventre était plus noué encore, mais il préférait crever plutôt que de donner raison au Juge. Il sourit à cette pensée. Il allait effectivement crever, en fait. Et son dernier plaisir en ce monde serait de priver le Juge du spectacle de sa déchéance, qu’il attendait avec impatience. Car il voyait dans les yeux du Juge une faim, un appétit répugnant. Il aimait voir ceux qui étaient en son pouvoir se tordre sous sa botte.

-Thibald, fils de Jérem, dit le Juge, quand le voleur fut amené devant le bourreau. Vous avez été jugé coupable de vol sur une propriété royale. La sentence est la pendaison, jusqu’à ce que mort s’en suive.

Le Juge baissa les yeux vers Thibald, comme s’il attendait une confirmation. Le voleur acquiesça avec un rictus qui se voulait un sourire. Un sourire qui lui coûta, mais puisqu’il allait mourir, autant que ce soit en emmerdant cet enfoiré de Juge.

Et puis, il était fier de son coup. Oui, il avait cambriolé la résidence du prince Loviston, le propre frère du roi, avec ses complices. C’était un coup fumant. Le palais était très bien gardé, mais ils avaient réussi à entrer, prendre ce qu’ils étaient venus chercher et repartir sans être vus.

Mais Thibald avait été dénoncé. Lui seul. Par qui ? La question le torturait depuis son arrestation. Qui l’avait vendu ? Il n’avait pas trop d’ennemis dans le milieu, et ils étaient plutôt du genre à essayer de lui trouer la peau. Il soupçonnait son commanditaire, bien sûr, mais comment savoir ? Et quelle importance, après tout ? Il était au pied de l’échafaud, il allait mourir et ça s’arrêtait là.

Il n’avait rien dit. Il n’avait donné le nom d’aucun de ses complices, ni celui de son commanditaire, malgré la torture. Pendant des semaines, sans relâche, ils l’avaient interrogé, avaient essayé de le faire parler, par tous les moyens, mais il avait gardé le silence. Il avait l’habitude de la douleur.

C’était ce qui lui valait la corde, d’ailleurs. Le Juge ignorait toujours tout de cette affaire. Car, comme avait fini par le comprendre Thibald, le prince n’avait pas signalé le cambriolage. C’était une délation anonyme qui avait alerté la garde. Le prince n’avait admis les faits qu’après coup, et il avait refusé de répondre aux questions concernant ce qui lui avait été dérobé. Et s’il y avait quelque chose que le Juge ne supportait pas, c’était d’être un pion dans le jeu de quelqu’un d’autre. Il avait la faveur du roi, ce qui lui donnait une certaine marge de manœuvre, mais elle avait ses limites. Le souverain avait fait clairement comprendre au juge qu’il devait laisser son frère tranquille. Le magistrat n’avait pas eu d’autre choix que d’obéir, mais pour marquer son indépendance, ou par mauvaise humeur, il avait décidé de repousser les appels à la clémence du prince, et condamné Thibald à mort.

Le Juge pouvait se montrer mesquin.

Thibald regretta de ne pas appartenir à une profession plus honorable. Non, pas qu’il regrette sa vie de voleur, non, mais il regrettait qu’il n’y ait personne pour le venger. Sa famille avait disparu depuis longtemps, il n’avait pas vraiment d’amis et ses complices devaient être déjà loin.

Il aurait trouvé un certain réconfort à l’idée que le Juge meure à cause de lui, Thibald le voleur, le moins que rien, et encore plus si c’était dans d’atroces souffrances. Savoir que la vie du Juge continuerait comme avant le rendait fou.

Car il avait appris à le haïr au cours de ces semaines de tortures dans les salles spéciales des sous-sols du palais de justice. Rien que le nom était à mourir de rire. Il haïssait son air de bien-pensance, ses doigts joints devant son menton, sa voix raisonnable, compatissante, et tellement, tellement condescendante.

-Vous avez refusé l’assistance d’un prêtre pour vos derniers instants en ce monde, reprit le Juge.

Thibald se retint de rire. Un prêtre ! Qu’est-ce qu’il aurait fait d’un prêtre ? Ces hypocrites dégénérés, malhonnêtes et pires voleurs que lui ! Au moins lui, il ne prétendait pas dépouiller les gens pour leur bien. S’il l’avait pu, il aurait pendu le Juge avec les entrailles du grand prêtre. Ou l’inverse, il n’avait pas encore décidé.

-Bourreau, dit le Juge, fais ton office.

Il accompagna ces paroles d’un geste mélodramatique du bras. Thibald ricana. Ce type se prenait vraiment au sérieux. Le Juge afficha un air de commisération qui redoubla les ricanements du voleur.

Mais l’homme vêtu de noir approchait, et cela lui fit passer l’envie de rire. Il prit Thibald par le bras, le tira brutalement en arrière, puis le poussa en avant. Le voleur perdit l’équilibre et s’écrasa dans la poussière. Il leva les yeux, stupéfait, et vit le bourreau tirer une épée et, dans un mouvement tournant d’une rapidité effarante, décapiter les deux gardes.

Les deux corps et les deux têtes tombèrent au sol avec un cliquetis métallique, à cause de la quincaillerie qu’ils transportaient, et qui ne leur servirait plus maintenant, songea Thibald.

Il laissa échapper un rire nerveux, mais nul ne lui prêta attention.

Le bourreau avait pointé son épée vers le Juge quin’avait pas encore compris ce qu’il venait de voir. Il était bouche bée, figé par la stupeur. Quand, enfin, il voulut fuir, le bourreau, d’un mouvement nonchalant, lui faucha les jambes et le Juge s’affala, empêtré dans sa robe de drap rouge.

Il poussa un cri étranglé et commença à se débattre pour essayer de se dégager du lourd tissu qui gênait ses mouvements, mais cessa de bouger quand l’épée du bourreau se posa sur sa gorge.

Thibald regardait, hypnotisé. C’était une épée bâtarde forgée dans de l’acier mérinien, qui luisait de son éclat violet unique, dans la lumière vive. C’était une arme rare dans la région difficile à manier et très coûteuse. Les Mériniens eux-mêmes utilisaient plutôt des épées longues, comme les barbares qu’ils étaient, et dans les terres plus civilisées du sud, comme Galan, les glaives courts étaient la norme.

Mais le bourreau tenait son épée d’une main sûre. Il savait visiblement s’en servir, et avait l’habitude de faire couler le sang.

-Tu es le Juge Calixte, dit-il d’une voix étouffée par sa cagoule.

Le Juge acquiesça, même si ce n’était pas une question.

-Il est temps de payer ce que tu dois, poursuivit le bourreau.

-Mais qui êtes-vous ? cria le Juge d’une voix aigüe.

Curieux comme la peur nous saisit tous à l’approche de la mort, songea Thibald. Il souriait. Il allait pouvoir être vengé finalement. Il s’agita et se tortilla jusqu’à réussir à sortir le poignard d’un garde de son étui. Il parvint à la prendre dans sa main, et commença à couper ses liens. L’angle n’était pas bon, le poignard était émoussé et la corde épaisse. Et puis, il n’osait pas se redresser. Aucune envie d’attirer l’attention, ni de l’un, ni de l’autre, donc il restait couché sur le flanc dans la poussière à scier ses liens le plus discrètement possible.

-Vous n’êtes pas le bourreau, reprit le Juge. Qui êtes-vous ?

Thibald devait admettre, à contrecœur, que le Juge avait du courage.

D’un geste lent de la main gauche, l’homme qui n’était pas le bourreau tira sur sa cagoule et révéla son visage. Il avait le crâne rasé. Une vilaine cicatrice lui barrait la joue droite. Des yeux sombres, des sourcils arqués, des traits fins… Alors seulement Thibald comprit ce qu’il voyait.

-Une femme, souffla-t-il dans un hoquet de surprise.

Il la regarda d’un œil neuf. Un visage dur, aux traits accusés, les sourcils épais, le nez fort, la mâchoire carrée. Elle n’était pas féminine du tout, songea-t-il avec dédain.

-Toi, dit le Juge.

Tout son courage le quitta. Il se dégonfla comme une baudruche.

-Tu devrais être morte, murmura-t-il.

La femme eut un rictus qui découvrit ses dents.

-J’ai survécu. Et je suis venue chercher mon dû.

Sa voix était rauque, grave pour une voix de femme, et sèche.

Le Juge cilla.

-Ton dû ? répéta-t-il.

La femme fronça les sourcils. Elle perdait patience.

-L’argent que tu me dois.

Le Juge hésitait, puis il ouvrit la bouche pour parler. L’épée pesa un peu plus lourd sur sa gorge et il garda le silence.

-Et ma vengeance aussi.

Le Juge se décomposa.

-Bien entendu, termina la femme avec, à nouveau, ce rictus.

Thibald gloussa. Ni la femme, ni le Juge ne lui accordèrent la moindre attention.

-Après tout ce temps ? demanda le Juge d’une voix faible.

Le rictus s’effaça. Le visage balafré devint impassible, fermé.

Elle paraissait réfléchir.

-Où est Thormel ? demanda-t-elle.

Le Juge sourit, un sourire de triomphe.

-Tu ne pourras jamais l’approcher, dit-il.

La lame pesa un peu plus.

-Où ?

-A Sansara, dit-il. Il sert l’empereur à présent. Il est son conseiller privé.

La femme réfléchit.

-Je vois, dit-elle.

-Je ne crois pas, non, cracha le Juge. Tu n’es qu’une barbare, Thénaris, tu ne comprends pas. Tu ne pourras jamais même approcher du palais de l’empereur. Et le palais est aussi grand que Galan toute entière…

Thibald n’écoutait plus. Thénaris ! Cette femme était Thénaris ? La barbare venue des steppes qui avait écumé les marches de l’empire dix ans plus tôt, capable de chevaucher dix jours sans s’arrêter et de combattre dix jours de plus ? La guerrière qui avait abattu le grand sorcier de Wurl et remis sur le trône l’héritier légitime d’Olidia ? La barbare qui avait incendié les cryptes du Dieu Centaure et piétiné les fleurs sacrées de Samaranth ? Cette Thénaris ?

Il l’observa. Ce n’était qu’une femme. Elle était grande, certes, et semblait assez forte pour le casser en deux si l’envie lui en prenait, mais tout de même. Une simple femme.

-Je ne sais pas ce que tu veux à Thormel, Thénaris, mais tu ne l’auras jamais !

-On verra bien, dit-elle.

Elle lui ouvrit le ventre d’un moulinet de son épée. Le rictus à nouveau.

-Tu vas mettre longtemps à mourir. Et ça sera douloureux.

-Salope, grogna le Juge.

-A ton service, Calixte.

Thénaris retira la cape noire du bourreau. Elle était vêtue de pantalons de cuir brun et d’une tunique sans manche, de cuir brun aussi. Ses poignets étaient ceints d’épais bracelets de métal gris. Ses pieds étaient chaussés de lourdes bottes noires.

Thibald massait ses poignets enfin libérés tout en l’observant. Elle n’avait décidément rien de féminin cette Thénaris.

Elle essuya son épée sur la cape du bourreau, la remit dans le fourreau qui pendait dans son dos, et s’éloigna. Les gargouillis et gémissements du Juge ne paraissaient pas l’émouvoir.

-Hé ! cria Thibald. Attends !

Elle lui jeta un regard par dessus don épaule, sans s’arrêter. Le voleur bondit sur ses pieds et courut derrière elle.

-Attends !

Elle se retourna et lui fit face. Elle était plus grande que lui en fait, réalisa Thibald. Et, de si près, elle dégageait quelque chose de tout à fait unique.

-Je voulais te remercier. Grâce à toi, j’ai la vie sauve.

Elle haussa les épaules et reprit sa route.

Thibald la suivit.

-Sansara, hein, dit-il. C’est infernal à cette période de l’année. Une chaleur de fournaise, et pas une goutte d’eau nulle part. Ils font payer l’eau, là-bas, tu le savais ? Il faut être riche pour vivre à Sansara. Littéralement.

Thénaris ne réagit pas.

-Bien sûr, Galan va devenir bien plus malsaine dans les jours à venir. Le premier magistrat de la ville exécuté comme un malpropre, c’est un outrage pour le roi…

-C’est ton problème, Thibald, fils de Jérem, dit-elle.

-Justement…

-Tu ne viens pas avec moi, le coupa-t-elle.

Un cheval attendait à l’ombre d’un groupe d’arbres.

Thibald sentit le désespoir l’envahir.

-Je peux t’être utile, tu sais. Je suis un expert dans mon domaine. Si je n’avais pas été dénoncé, la garde n’aurait jamais même eu vent de mon existence.

Thénaris ne répondit pas.

-Je me suis déjà introduit dans le palais de l’empereur, lança-t-il finalement.

Elle s’arrêta et lui fit face.

-Sans te faire prendre ?

-Non.

Elle observa longuement le visage couvert de crasse et de traces de coups tout en réfléchissant. Les yeux clairs du voleur étaient bien trop innocents, comme ceux de tous les menteurs.

-Quel est ton prix ?

Thibald en resta muet. Puis il sourit.

-Un cheval, dit-il. Pour le reste, je saurai me montrer raisonnable.

Elle fronça les sourcils et, si vite qu’il ne vit rien, saisit Thibald à la gorge et commença à serrer. Elle avait de fichues grandes mains, réalisa-t-il. Il agrippa les doigts qui l’étouffaient, mais sans résultat.

-Ton prix, tout de suite, Thibald. Pas de surprises, pas d’improvisations et pas d’arrangements.

Elle le lâcha. Thibald reprit lentement son souffle en frottant sa gorge endolorie.

-Ton aide pour ma vengeance, dit-il. Je veux savoir qui m’a dénoncé et pourquoi. Et je veux qu’ils paient.

Thénaris étudia le visage crispé du voleur. Il était furieux contre ceux qui l’avaient dénoncé, mais pas assez pour se lancer aveuglément dans sa vengeance. Il prendrait son temps et se préparerait soigneusement. Ça, elle pouvait le comprendre.

-Un cheval et une vengeance, dit-elle.

Elle abaissa le menton d’un geste sec et ce même rictus apparut à nouveau. Il comprit alors que c’était sa façon de sourire. Il déglutit.

-ça tombe bien, j’ai un cheval supplémentaire.

Thibald regard vers le cheval qui broutait l’herbe maigre qui poussait à l’abri de quelques arbres. Effectivement, ils étaient deux, si proches, et si semblables qu’ils étaient difficiles à distinguer.

Il comprit mieux quand ils furent à côté des chevaux. Ils étaient identiques, de grands étalons noirs et fiers.

-Ce sont des étalons d’Illorel, dit-il, médusé.

Ces montures d’une rareté extrême naissaient toujours par paires identiques. Ils coûtaient tellement cher que personne n’avait jamais pu s’en offrir. Ils étaient toujours offerts par Illorel, à ceux que la ville jugeait digne d’un tel présent. C’étaient des montures de roi.

-Ce n’est pas ce cheval que je te donnerai, lui dit Thénaris, mais il suffira pour l’instant.

Thibald acquiesça, muet d’admiration. Il monta en selle. Sa monture dansa sous lui, mais pas par malveillance, par impatience. Il flatta l’animal qui secoua la tête. Comment cette femme s’était-elle retrouvée propriétaire de ces merveilles ?

La barbare partit au petit trot et la monture de Thibald suivit de son propre chef. Les deux chevaux avançaient côte à côte d’un même pas.

-Je peux te poser une question ? demanda Thibald.

Thénaris acquiesça.

-Qu’est-ce qui s’est passé entre toi et le Juge et ce Thormel ?

Thénaris fronça les sourcils.

-Ils m’ont engagée comme mercenaire il y a dix ans. Quand est venu le moment de payer, ils m’ont piégée, et m’ont vendue comme esclave en Illorel.

Thibald grimaça. Illorel était une terre redoutable pour les esclaves. Les Illorelliens aimaient les divertissements violents. Et c’était dans ce but qu’ils achetaient des esclaves.

-J’ai fini dans les fosses.

Les fosses d’Illorel, réputée dans le monde entier, étaient les arènes où les esclaves combattaient pour divertir leurs maîtres.

-Les fosses rouges, j’imagine, dit Thibald.

C’étaient celles des combats à mort. Lui trouvait que les bleues, où les combattants devaient couper un membre à leur adversaire allaient un degré plus loin dans l’horreur, mais c’était son avis personnel.

Thénaris cracha par terre et acquiesça.

-Pendant trois ans, dit-elle.

Son regard se perdit dans le vague un moment.

-J’ai gagné tous mes combats. Ils ont fini par me libérer et me couvrir de cadeaux.

-D’où les chevaux.

Elle acquiesça.

-Pourquoi es-tu revenue ?

Thénaris lui lança un regard surpris.

-Calixte et Thormel ont une dette envers moi. Et je collecte toujours mes dettes.

Le regard qu’elle lança à Thibald était éloquent, un avertissement qu’il saisit parfaitement.

-Tu es vraiment la Thénaris ? demanda-t-il tout à coup.

-Toutes les histoires sont fausses, grogna-t-elle. Ces foutus bardes inventent toujours des histoires invraisemblables.

Thibald rit.

-Tu veux dire que tu n’as pas capturé un dragon ?

Elle grimaça.

-Ni sauvé à toi seule le royaume de Parton ?

Un grognement.

-Ni combattu les géants de marais oubliés ?

Elle cracha à nouveau.

-C’était pas grand chose, dit-elle.

Thibald roula des yeux.

-Je suis sûr que tous tes exploits étaient des malentendus, dit-il, moqueur.

Thénaris se renfrogna.

-A mon avis les bardes inventent parce que personne ne croirait la vérité, dit-il.

-Peut-être.

-Ah ?

-Le dragon par exemple. Pour commencer, il était vieux, et ensuite, il était complètement accro à l’odeur du sexe des femmes. Je ne l’ai pas capturé, il était extatique que je lui grimpe dessus.

Thibald ouvrit de grands yeux

-Je crois que je préfère cette version-là, dit-il.

-Ouais, mais les nobles ont tendance à trouver ça de mauvais goût.

Elle cracha à nouveau par terre et le voleur éclata de rire.


La Chasse aux Oeufs

Un peu de Fantasy pour changer.

Désolée pour le retard.

 

Le soleil se couchait sur le petit village de Flogué, mais, au lieu de regagner leurs maisons pour la nuit, les habitants restaient massés sur la place du village. C’était le début de l’été, pas encore la grosse saison des récoltes où tout le monde, des grand-mères aux petits enfants travaillaient du lever au coucher du soleil, mais une période où chacun profitait d’un peu de temps libre avant le plein été.

Ce soir-là cependant, la foule rassemblée ne riait ni ne dansait. Aucun verre ne circulait et personne ne jouait de la musique. Les adultes silencieux étaient massés sur les pavés blancs de l’esplanade du temple de la Dame qui s’élevait au centre du village. La place était ceinturée par l’auberge du village et les ateliers des artisans, le forgeron, le menuisier, le charpentier, le potier et au nord s’élevait le temple au fronton de pierre blanche posé sur des colonnes de granit couvertes d’un enduit blanc qui brillait à la lumière des chandelles qui ornaient le temple en hiver, et luisait doucement en été, ponctué des tâches de couleurs des branchages et des fleurs qui le décoraient alors.

Trois adolescents se tenaient face à la foule, au pied des colonnes blanches. De solides garçons, pas encore des hommes, mais les épaules déjà bien développées par les travaux des champs, le teint sanguin et les cheveux sombres.

Deux d’entre eux se tenaient en retrait, tête basse, voûtés, se dandinant d’un pied sur l’autre. Mais le troisième se redressait de toute sa taille et défiait la foule du regard.

Face à lui se tenait Nogaret, le chef du village, grand, le ventre débordant par dessus sa ceinture, sanglé dans son tablier bleu d’aubergiste. Il fixait le jeune fanfaron d’un œil sévère et dégoûté.

Juste derrière Nogaret un couple attendait, enlacé. L’homme blond et maigre, lourdement appuyé sur une cane, avait entouré les épaules de sa femme, tout aussi blonde, de son bras libre. Lui était rongé par l’angoisse, mais la femme, malgré son visage sombre, semblait plus calme.

-Comment avez-vous pu faire une chose pareille ! tonna Nogaret, ses bajoues frémissant d’indignation.

Les deux jeunes se recroquevillèrent encore plus sur eux-mêmes, mais le fanfaron haussa les épaules et défia le chef du regard. Ses yeux noirs brillaient d’une exaltation malsaine. Cette confrontation l’enchantait, alors que Nogaret en était écoeuré.

-C’était juste une blague, dit-il.

Nogaret lui asséna une claque qui le fit tomber à genoux.

-Ne te fiche pas de moi, Berton, rugit-il, le visage de plus en plus rouge. Je sais que c’est ton œuvre et que ces deux idiots n’ont fait que te suivre…

L’homme serra les poings et déglutit.

-Tu sais très bien que Guitonin ne connaît pas la région et qu’il ignore tout des dangers de la Malerne.

Des murmures et des signes pour chasser le mauvais œil parcoururent la foule à ce nom maudit. La femme blonde ne put retenir un sanglot. Son époux resserra son étreinte autour d’elle, et elle s’accrocha à lui.

Berton se releva, la joue rouge, une lueur démente dans le regard.

-C’est un étranger, dit-il. Tant pis pour lui.

Un silence de mort tomba sur la foule. Berton fit le tour de l’assemblée du regard. Il semblait se retenir à grand peine de ricaner.

-Je sais que vous pensez tous comme moi, dit-il d’une voix forte. Vous trouvez tous qu’il est bizarre et qu’il n’a pas sa place ici. Je suis le seul à oser le dire, mais je n’ai pas peur : bon débarras ! Et que le reste des siens suive le même chemin.

Le silence était assourdissant. Berton souriait, fier de lui. Il regarda les parents de Guitonin, et son sourire s’élargit encore.

Un homme sortit de la foule et le jeune homme recula.

Le nouveau venu était très grand et large d’épaules, avec de longs cheveux tressés et une longue barbe hirsute, tous deux noirs et striés de mèches grises. Il dominait largement Nogaret, et tous les autres hommes présents. Ses bras épais à la musculature puissante étaient plus épais que les cuisses de bien des hommes. Il saisit le jeune homme par le col, le souleva de terre sans le moindre effort et le repoussa loin de lui. Son visage était crispé de dégoût. Le jeune homme trébucha et tomba lourdement sur les pavés.

-Jamais je n’aurais cru te voir tomber si bas, fils, dit Danilor.

Berton se releva et grimaça de mépris.

-T’en prendre à un jeune garçon alors que tu es presque un homme…

Il secoua la tête.

-Je savais que tu avais le mal en toi, Berton, mais je pensais que tu le savais aussi.

Il soupira, saisit la chemise blanche du jeune dans ses grandes mains, tira et la déchira.

-Père ! dit Berton, sa crâne assurance disparaissant enfin.

Alors seulement son père le regarda dans les yeux. Il n’y vit que froideur.

-Tu n’es plus mon fils.

-Père ! Mère !

La femme vers qui Berton s’était tourné s’avança. Elle était très grande, les cheveux gris, et le visage dur et fermé. Elle serra le bras de son époux, indifférente à la panique dans la voix de son fils.

-Depuis longtemps je sais que c’est une vipère que j’abrite en mon sein, dit-elle. La Dame sait que j’ai essayé de t’inculquer un peu de bonté, mais j’ai échoué.

Elle tremblait de colère, et ses mains serraient le bras de Danilor à en blanchir.

-Envoyer ce garçon à la chasse aux œufs de dragon…

Elle secoua la tête, inspira profondément et dénoua ses mains crispées. Alors elle reprit la parole d’une voix tremblante.

-Tu n’es plus mon fils, Berton.

Son regard se leva vers le temple et elle inclina la tête.

Berton se retourna d’un bond. Deux prêtres en robes vertes sortaient d’entre les colonnes. Les deux hommes étaient massifs, presque autant que le père du jeune homme, avec ce calme qui vient avec la certitude d’arriver à ses fins.

-Non ! cria Berton en reculant.

Mais il ne pouvait fuir. Les deux prêtres se saisirent de lui et l’entraînèrent vers les profondeurs du temple. Il hurlait et se débattait, sans les perturber le moins du monde.

Danilor fit face au couple éploré.

-J’irai dans la Malerne, dit-il. J’irai chercher Guitonin et j’essaierai de le ramener.

-Non, intervint Harda, sa femme.

Elle s’écarta de lui, sans desserrer son étreinte sur son bras.

-Femme…

-Qui nourrira nos enfants si tu ne reviens pas ? le coupa-t-elle

Danilor ne sut que répondre. Il n’y avait rien à répondre. C’était son travail de forgeron qui les nourrissait tous. Il la dévisagea longuement. Elle avait pris sa décision. Son visage était fermé. Elle savait qu’il n’approuverait pas, et refusait d’en discuter.

-C’est moi qui irai, dit Harda.

-Non, dit Danilor.

Il s’accrocha à elle, ses énormes mains enserrant celles de sa femme avec douceur, mais fermeté. Harda était grande, et robuste, mais même elle semblait frêle comme un roseau devant son mari. Elle lui sourit.

-Il le faut bien, dit-elle. Il est temps de payer le prix de mes erreurs.

Danilor la serra contre lui, puis la lâcha.

Harda se tourna vers Eginelle.

-J’irai dans la Malerne et je te ramènerai ton fils, ou son corps pour l’enterrer.

Ses yeux sombres se fixèrent sur les yeux bleus d’Eginelle. Celle-ci soutint son regard un moment.

-Je viens avec toi, dit-elle

Harda haussa les sourcils, surprise. Eginelle ne s’était pas approchée de la Malerne depuis son retour au village.

-Eginelle, intervint Fervil, es-tu sûre de toi ?

Sa femme hocha la tête et lui sourit.

-Je le dois, dit-elle.

Fervil finit par acquiescer à son tour.

-Très bien, dit Nogaret à contrecœur. Cela ne lui plaisait pas du tout, mais qu’aurait-il pu dire ? Qui d’autre irait chercher l’enfant dans la Malerne ? Et, d’une certaine manière, cela lui paraissait approprié.

-Je vais réunir les Anciens pour décider du sort de Berton.

Harda cilla, puis se reprit.

-Attends de savoir si Guitonin est mort ou vivant, dit-elle.

Nogaret la dévisagea. Il savait qu’Harda était une femme dure, mais elle était la mère de Berton. Elle devait vouloir le protéger. Son fils risquait la mort si Guitonin avait péri. En le jugeant tout de suite, ils pouvaient le condamner à l’exil, ce qui était déjà bien lourd. Si les deux mères revenaient de la Malerne avec le corps de l’enfant, Berton n’échapperait pas à la potence.

-Tu es sûre, Harda ? demanda-t-il.

Le visage de la femme se durcit.

-Berton a eu souvent l’occasion de se racheter, dit-elle. Il ne l’a jamais fait. Et aujourd’hui, par ses paroles, il a envoyé un enfant dans une quête mortelle.

Nogaret se ravisa. Harda n’était pas indifférente au sort de son fils, elle le protégeait de la seule manière qui était encore possible : en l’empêchant de commettre des actes pires encore. Il posa une main sur son épaule et serra doucement. Elle lui sourit tristement.

-Je vais faire rassembler les pleureuses, dit-il tout bas.

Harda posa la main sur la sienne et la serra avec reconnaissance. Elle-même n’avait plus de larmes à verser pour son fils, et il était bon que quelqu’un pleure sur son sort.

-Si nous partons maintenant, dit-elle à Eginelle, nous arriverons à la Malerne au matin.

Cette dernière acquiesça.

Le soleil était couché à présent, et il faisait nuit noire. Bientôt la lune se lèverait. Par la grâce de la Dame, elle serait pleine cette nuit-là et éclairerait leur chemin.

Les adieux des deux femmes à leurs époux furent brefs, juste le temps de rassembler l’équipement de voyage. Aucune d’elle n’avait envie de prolonger cette douleur. Fort heureusement, les enfants étaient couchés dans leurs lits. Cela au moins leur était épargné.

Une fois revêtues de leurs capes, avec de grands bâtons de marche en main et des provisions sur le dos, elles se mirent en route, traversant la foule grave des villageois qui posèrent les mains sur leurs épaules quand elles passaient près d’eux en murmurant des bénédictions.

 

Les deux femmes étaient vigoureuses et marchaient d’un bon pas, luttant pour ne pas se mettre à courir. Elles devaient se dépêcher, mais pas trop, car la Malerne était loin. Elles marchaient côte à côte, la brune grisonnante et la blonde évanescente emmitouflées dans leurs capes de voyage.

Elles étaient habillées comme toutes les femmes du village : des braies de couleur sombre et par dessus une tunique claire qui tombait jusqu’aux genoux, fendue sur les côtés jusqu’aux hanches, les pieds chaussés de solides bottes de cuir.

Eginelle appréciait cette marche, malgré la situation. Elle avait quitté le village de longues années auparavant et la nature lui avait manqué pendant tout le temps qu’elle avait passé en ville. Elle n’était revenue que quelques moins plus tôt, avec un mari infirme, quoique excellent menuisier et trois enfants dont Guitonin, à 13 ans, était l’aîné. Elle marchait avec plaisir sur le sentier bien entretenu mais peu fréquenté qui reliait le village à la Malerne.

Quand elle était plus jeune, elle l’empruntait souvent. Ce chemin n’était pas vraiment interdit. Personne ne l’empruntait, c’était tout. Elle, elle allait à la lisière de la Malerne. Elle n’était pas assez inconsciente pour y pénétrer vraiment, mais s’en approcher était excitant, enivrant.

Harda ruminait de sombres pensées. La malfaisance de son fils aîné avait crû d’année en année depuis sa naissance, et aujourd’hui à 16 ans, il était véritablement un danger. Elle s’en voulait de l’avoir laissé vaquer librement et répandre son venin dans les esprits. Mais qu’aurait-elle pu faire ? Elle, elle savait que Berton avait le mal en lui. Elle le voyait jouir de causer la souffrance des autres, mais personne ne l’écoutait vraiment. Personne ne voulait y croire. Même Danilor avait mis de longues années à voir ce qu’elle avait compris si vite.

Et elle ne pouvait s’empêcher de penser que c’était de sa faute. Elle était enceinte de Berton quand elle était entrée dans la Malerne. Elle était convaincue qu’une partie du poison de cet endroit maudit avait imprégné son enfant à naître.

Qu’aurait-elle pu faire ? Elle n’avait pas eu le choix à l’époque, du moins cela semblait être le cas sur le coup. Les puissances qui rôdaient dans la Malerne lui semblaient les seules à même de l’aider. Et elle se moquait du prix à l’époque. Elle pensait être celle qui devrait le payer.

Bien sûr ce n’était pas comme ça que ça marchait. Ces êtres n’imposaient pas de prix, pas plus qu’ils ne rendaient de services. Leur présence agissait sur le monde, influençait ou contaminait ce qu’elle approchait, les choses aussi bien que les gens. Un être aussi faible et vulnérable qu’un enfant pas encore né ne pouvait qu’en être horriblement marqué.

Elle serra les dents. Elle aurait dû noyer cet enfant à la naissance. La culpabilité l’envahit à nouveau. Mais qu’aurait-elle pu faire ?

-J’ai expliqué à Guitonin les dangers de la Malerne, dit Eginelle. Je n’arrive pas à comprendre comment il a été assez stupide pour y aller tout de même.

Harda resserra sa prise sur son bâton.

-Oh, Berton sait toujours trouver les mots pour atteindre son but, dit-elle d’une voix tendue.

Eginelle lui lança un coup d’œil curieux.

-A t’entendre ce garçon est un fléau, dit-elle avec un sourire.

Elle voulait plaisanter, alléger l’atmosphère, mais Harda hocha sombrement la tête.

-Il a été dans la Malerne avant sa naissance, dit-elle à voix très basse.

Sa honte, son crime, son regret éternel tenait en ces quelques mots.

-Oh, dit Eginelle. Je vois.

Elle garda le silence.

-Dans ce cas tu aurais dû l’étrangler à la naissance, dit-elle.

Harda se retint de pleurer. La voix d’Eginelle était froide. Si Harda avait fait ce qu’elle aurait dû, son fils ne serait pas dans la Malerne cette nuit.

-J’ai espéré, dit Harda dans un souffle. J’ai voulu croire que tout irait bien…

Elle ne put continuer.

-J’ai voulu y croire, dit-elle.

Eginelle acquiesça.

-Je comprends, dit-elle. Et tu n’avais personne pour te forcer à voir les choses en face.

Harda acquiesça. Sa mère était morte depuis des années à ce moment-là, ses amies d’enfance parties. Les femmes qui l’avaient aidé à accoucher étaient des cousines éloignées.

-Je n’ai pas eu le choix, Harda, dit Eginelle. Je devais partir.

Harda la regarda, surprise.

-Je sais bien, Eginelle, dit-elle enfin. Je ne t’en ai jamais tenu rigueur.

-Pourtant, vu les circonstances…

Le visage d’Harda se ferma. Elle n’aimait pas repenser à cette époque.

-Tu ne pouvais pas deviner ce qui arriverait, dit-elle.

-Non, admit Eginelle, mais je savais que Thomas te poursuivait. Je savais aussi que notre seigneur n’était pas du genre à renoncer à ce qu’il veut.

-Comme tu l’as dit, Eginelle, dit Harda. Tu n’avais pas le choix.

-Si j’avais été là, tu n’aurais pas eu à te réfugier dans la Malerne pour échapper à Thomas ! Berton ne serait pas ce qu’il est, et Guitonin ne serait pas là-bas…

Sa voix se brisa sur les derniers mots. Harda secoua la tête.

-Tu laisses l’inquiétude te monter à la tête, Eginelle, dit-elle. Peut-être aurions-nous évité tout cela, mais qui sait ce qui se serait passé à la place. Tu étais incapable de contrôler ce que ton don provoquait. C’est même pour ça que tu es partie, pour apprendre avec ce sorcier.

-Manguela.

-Je n’ai pas oublié son nom.

Harda regarda vers le ciel. Avec la lune pleine, les étoiles étaient à peine visibles, mais elle devinait leur présence, rassurante. Elles étaient toujours là, toujours indifférentes, à briller de leur lumière froide.

-Est-il encore vivant ? demanda Harda.

Eginelle lui lança un coup d’œil, surprise.

-Guitonin ?

Harda acquiesça.

-Oui. Je sens sa présence devant nous, dans la Malerne.

-Il a le don ?

-Oui.

-Alors il a sans doute réussi à passer.

Harda frissonna.

-Qu’est-ce que tu as rencontré dans la Malerne ? demanda Eginelle, inquiète.

Harda regardait devant elle, morose.

-Tu le sauras bien assez vite.

Le silence s’étira entre elles. Autour d’elles la nuit bruissait de vie. Et les deux femmes marchaient.

 

Le ciel commençait à s’éclaircir quand elles descendirent la dernière colline avant la Malerne. Devant elles, s’étendait cette région maudite. Elles s’arrêtèrent.

-Attendons le jour, suggéra Harda.

Eginelle acquiesça.

Elles s’assirent dans l’herbe d’un pré pour manger un peu et attendre la lumière. Cela ne changerait rien, mais elles se sentiraient mieux.

A mesure que le soleil se levait, la Malerne se révélait. La forêt sombre, presque noire, même en plein jour, qui s’étendait comme une tache de boue à perte de vue, et au cœur de ce chancre, la tour élancée des falaises blanches où nichaient les dragons.

-Guitonin n’est pas un imbécile. Je ne comprends pas ce qui a pu le pousser à entreprendre cette chasse aux œufs de dragon, murmura Eginelle.

La terreur qui l’emplissait depuis qu’elle avait appris où était parti son fils menaça de la submerger. Il était seul dans la Malerne. Même s’il était parvenu à passer, comme le pensait Harda, il y avait encore les dragons. Ils avaient beau ne pas être agressifs, il ne faisait pas bon entrer dans leur domaine, sans parler de prendre un de leurs œufs. Elle frissonna à cette idée.

-Berton a dû lui dire que c’était le seul moyen de guérir son père, dit Harda.

Eginelle ouvrit la bouche, stupéfaite.

-Les œufs de dragon sont réputés être des remèdes miraculeux pour toutes sortes d’affections.

L’autre femme secoua la tête, incrédule.

-Je te l’ai dit, reprit Harda. Mon fils est mauvais comme la gale.

Eginelle baissa la tête et arracha quelques pâquerettes qu’elle commença à tresser. Ses mains tremblaient et elle les laissa retomber dans l’herbe.

-Fervil n’a pas besoin d’être guéri, dit-elle. Il n’est pas malade.

-Il est infirme.

-Et ? cracha-t-elle en relevant la tête d’un mouvement brusque.

Harda sourit et leva les mains.

-Et rien. Berton a dû se moquer de lui devant Guitonin. Les adolescents ont l’orgueil chatouilleux.

Eginelle se calma et finit par approuver.

Elle leva les yeux vers la Malerne.

-Je ne vois pas le pilier, dit-elle.

-Thomas l’a fait briser.

-Quoi ?

-C’est sa vengeance contre moi, dit Harda.

-Et contre tout le village !

-Hé bien personne ne l’a aidé à me trouver, donc pour lui ils méritent tout ce qui peut leur arriver.

Eginelle secoua la tête.

-Il avait perdu l’esprit.

-Il n’a jamais eu l’habitude qu’on lui dise non, dit Harda. Il est resté un gamin qui fait un caprice.

-En libérant la Malerne !

-ça n’avait pas d’importance pour lui. Rien n’en avait, à part avoir ce qu’il voulait et sauver la face.

-Cet homme était un monstre ! Il n’y avait donc personne pour intervenir ?

Harda sourit. Eginelle était restée longtemps au loin. Elle avait oublié comment les choses se passaient ici. Thomas était le seigneur des lieux. Sa volonté faisait loi. Dix-sept ans auparavant, pour échapper à sa convoitise, elle avait dû se réfugier dans la Malerne, le seul endroit où il n’avait pas osé la poursuivre. Pour se venger de cet affront, il avait fait démolir le pilier qui marquait la limite de la Malerne et protégeait le village, et interdit formellement de le reconstruire. Il avait tout fait pour que le monde oublie jusqu’à l’existence de Flogué, jusqu’à sa mort.

Certains disaient que le fiel lui avait rongé la cervelle jusqu’à le rendre fou, mais pour Harda, il était clair que c’était la destruction du pilier qui l’avait condamné. Frayer avec cet endroit, d’une manière ou d’une autre, était néfaste.

-Il est mort à présent, dit Harda.

-Et le pilier n’a pas été reconstruit ?

Cela semblait la choquer encore plus.

-Si. Plusieurs fois. Mais il ne tient pas. Il faudrait un sorcier pour déterminer où se trouve la nouvelle limite, mais il n’en est pas passé depuis longtemps. Depuis Manguela, en fait.

Eginelle grimaça. Les sorciers se faisaient de plus en plus rares. A juste titre à son avis. La formation était inutilement ardue et rébarbative, et c’était une vie qui exigeait des sacrifices exorbitants. Combien d’hommes et de femmes étaient prêts à tout sacrifier pour exercer leur pouvoir ? Elle-même aurait pu devenir sorcier, mais elle n’était pas prête à renoncer à fonder une famille pour cela. Le prix était trop élevé.

Elle se releva brusquement.

-Je m’en occuperai moi-même dans ce cas, dit-elle.

Harda se releva à son tour. Elle sourit.

-J’espérais que tu dirais cela. Je t’aiderai si je le peux. C’est de ma faute si…

-Non, la coupa Eginelle. C’est Thomas qui est responsable. Lui seul. Je ne veux pas t’entendre parler ainsi.

-Beaucoup parlent ainsi quand trop d’agneaux naissent difformes et que les récoltes sont immangeables.

Eginelle écarta cette idée d’un revers de main. Peu lui importait ce que radotaient des paysans effrayés.

-Ne savent-ils pas que c’est pour les protéger que tu t’es réfugiée là-bas ? Que si quiconque t’avait protégée, même ton mari, le village entier aurait été rasé ? Ont-ils oublié Thomas ?

Harda haussa les épaules.

-La plupart préfèrent penser que quelques galipettes avec lui n’auraient pas été si terribles.

Eginelle cracha par terre.

-J’aurais aimé les voir pousser leur femme ou leur fille dans les bras de ce porc, dit-elle.

Harda rit doucement.

-Certains n’auraient pas hésité, pour protéger leurs bêtes.

Eginelle rit à son tour.

-C’est vrai que le gros Méthaurel s’occupe plus de ses vaches que de sa femme.

-Heureusement que Valère le garçon de ferme est là pour ça, dit Harda avec un gloussement.

-Allons-y, dit Eginelle, une fois qu’elle eut repris son calme. Le jour est levé et Guitonin est toujours là-bas.

-Tu en es sûre ?

Eginelle acquiesça. Elle sentait la présence de son fils dans la Malerne.

 

Leurs pieds lourdement bottés écrasaient les branches, les herbes et les buissons en travers de leur chemin. Il n’y avait pas de sentiers dans la Malerne, pas de chemins. Elles devaient se frayer un chemin entre les arbres, comme elles le pouvaient.

Depuis qu’elles étaient entrées dans la forêt, elles ne voyaient plus les falaises blanches, même si elles savaient qu’elles étaient devant elles. La forêt était bien trop sombre, et trop silencieuse. Aucun animal ne rôdait ici. Les arbres eux-mêmes semblaient pourrir sur pied.

Eginelle avançait précautionneusement, évitant d’écraser les plantes sous ses bottes. A chaque fois elles dégageaient un liquide jaunâtre à l’odeur écoeurante. Elle percevait des menaces partout. Elle était terrifiée par ce qu’elle sentait autour d’elles. Des êtres incompréhensibles sommeillaient dans ces bois, si proches qu’elles auraient pu les toucher, et si loin qu’elles mourraient de vieillesse avant de les atteindre. Des créatures si vastes et si anciennes qu’elle en avait le vertige. D’autres êtres, moins puissants, mais plus nuisibles rôdaient ici. Ils étaient plus actifs, moins malfaisants que scandaleux dans leur décalage, et terriblement dangereux.

Ces êtres n’étaient pas vraiment présents dans le monde physique, mais leur proximité influençait celui-ci. Il n’y avait pas d’animaux ici, pas de vie. Tout ce qui bougeait allait et venait entre ce monde et un autre.

A ses côtés, Harda avançait en ligne droite, ne daignant dévier de son chemin que pour les arbres, et encore, à regret semblait-il. Elle semblait aussi à l’aise que dans les rues du village, mais avec Harda, cela ne voulait rien dire. Elle avait toujours eu plus d’obstination que de bon sens. Eginelle sourit avec indulgence.

Son sourire se figea quand elle sentit la menace enfler brusquement autour d’elles. Elle prit Harda par le bras.

Les deux femmes s’arrêtèrent et attendirent sans mot dire. Eginelle sentait Harda trembler sous sa main. Même elle avait peur. Même elle pouvait sentir que quelque chose de malfaisant approchait.

-Reste près de moi, murmura Eginelle.

Elle pouvait presque voir l’être qui rôdait autour d’elle, presque sentir sa puanteur alors que l’air devenait visqueux et qu’un poids écrasant pesait sur elles. Elle avait du mal à respirer et vit qu’Harda aussi haletait.

C’est alors il apparut. Il ressemblait à un homme. Son visage pas tout à fait humain, trop anguleux, trop pointu, dégageait un charme obscène, et ses yeux noirs brillaient d’une joie mauvaise. Son corps caché dans les ombres était vêtu de feuillages et de fourrures, ou peut-être faisaient-ils partie de lui, elle ne parvenait pas à le voir clairement, ce dont elle se réjouissait, car le peu qu’elle voyait était révoltant, difforme, comme des morceaux de créatures différentes collés ensemble sans souci de logique ou de beauté. Eginelle savait que cet être ne faisait que revêtir une apparence comme un masque, et qu’il ne ressemblait en réalité à rien qu’elles puissent comprendre.

Il ne lui accorda pas un regard, mais semblait boire Harda par les yeux. Et son regard était comme une caresse grasse et boueuse, qui souillait ce qu’elle touchait. Ainsi son amie n’avait échappé à la convoitise d’un homme que pour subir celle d’un être pire encore. La colère s’empara d’Eginelle, chassant presque la terreur et l’angoisse. La présence de Guitonin, forte et chaude, la rassurait. Il était sauf. Pour l’instant.

-Petite Harda, dit la créature. Tu es revenue.

Sa voix était comme l’écho d’un autre son qu’elles pouvaient presque entendre, un son qui les aurait rendues folles si elles l’avaient entendu. Les deux femmes se serrèrent l’une contre l’autre, sans répondre.

-J’ai étendu mon ombre sur toi, reprit-il en souriant. J’ai eu plaisir à te sentir me résister et souffrir.

Son sourire découvrait beaucoup trop de dents. Il débordait de bonheur. Eginelle sentit la rage d’Harda faire écho à la sienne. Cet être avait pris plaisir à contaminer sa vie de sa malveillance, simplement parce qu’il en avait envie. Elle tremblait contre elle.

Eginelle y puisa de la force et du courage.

-Tu ne repartiras pas cette fois, dit-il. Tu es mienne.

Il s’avança vers Harda. Eginelle leva la main vers lui et appela à l’aide. De toute son âme et de tout ce pouvoir qu’elle ne comprenait pas vraiment, elle appela à l’aide.

L’être rit.

-Tu es pathétique, dit-il. Tu ne peux rien contre moi.

-Va-t’en, rejeton des combes obscures, dit-elle d’une voix qui n’était pas tout à fait la sienne. Ces enfants marchent à l’abri de mon manteau.

L’être cracha comme un chat en colère, mais ne recula pas.

-Tes superstitions n’ont aucun pouvoir ici, petite magicienne. Ta Dame n’a aucun pouvoir ici.

Quelque chose changea autour d’eux. L’être parut rétrécir, se recroqueviller, les arbres tremblèrent et le tonnerre gronda dans le lointain. La menace qui les écrasait s’allégea et les deux femmes respirèrent plus librement.

-En es-tu si sûr ? demanda celle qui parlait par la bouche d’Eginelle.

Le silence s’approfondit encore et la lumière s’intensifia dans ce bois si sombre. La chose grogna et cracha par terre.

-Tu es impuissante en ce lieu, nous sommes ici dans le domaine du Loup.

-Mais, le Loup lui-même s’incline devant la Dame, dit-elle.

Le soleil brilla sur l’être qui se tenait devant elles. Il en parut moins présent, plus ténu, presque transparent. Harda comprit alors qu’il se dissipait réellement en une brume grise dans le soleil. Il lui sembla voir une silhouette dans les volutes, une silhouette velue à quatre pattes et beaucoup de crocs qui grogna avant de se jeter sur son persécuteur. Mais la brume se dissipa sans qu’elle puisse être sûre.

Eginelle soupira et s’appuya contre elle. Harda la soutint de son mieux.

-ça va, dit-elle. Juste un peu de faiblesse.

-Tu n’aurais pas dû faire ça, dit Harda. Tu le paieras cher. Appeler la Dame elle-même à l’aide !

-C’est mon choix, Harda, dit-elle. Je paierai le prix qu’il faudra.

-Il faut toujours demander le prix avant, dit Harda.

-Je n’avais pas le temps. Et je suis prête à payer.

-Et si elle te demande ton fils ? Seras-tu prête à le lui donner ? Il ne fait pas bon commercer avec les Dieux pour les simples mortels. Nous sommes toujours perdants.

Eginelle lui sourit gentiment et posa une main sur sa joue.

-La Dame n’est pas moins redoutable que le Loup et ses enfants, mais elle n’est pas aussi cruelle. Impitoyable et terrible oui, mais pas malveillante. Si elle me prend mon fils…

Eginelle haussa les épaules.

-Servir la Dame n’est pas un destin si atroce.

-C’est vrai qu’il a le don, dit Harda.

Eginelle opina.

-Et puissant, dit-elle. Les Dieux aiment ceux qui ont le don.

Harda pinça les lèvres, sans dire ce qu’elle pensait, à savoir qu’être aimé des Dieux n’était pas forcément une bénédiction.

Malgré ses paroles rassurantes, Eginelle s’appuya lourdement sur Harda jusqu’à ce qu’elles quittent la forêt et atteignent les falaises blanches. Les derniers arbres poussaient à quelques mètres de la masse rocheuse.

Les deux femmes s’assirent sur un rocher. Harda sortit sa gourde et la passa à son amie.

Des cailloux roulèrent derrière elles et Guitonin surgit des rochers. L’enfant, aussi blond que sa mère, était couvert de plaies et de bosses, les vêtements déchirés, le visage en sang, avec dans les mains, un œuf gros comme une tête d’homme, nacré et brillant, un œuf de dragon.

Les deux femmes contemplèrent l’objet avec révérence. Il était magnifique, luisant dans la lumière du soleil. Il évoquait les coquillages et l’océan, les nuages et la lune. Elles en eurent les larmes aux yeux. C’était une merveille.

-Maman, dit Guitonin. Je savais que tu étais là.

Eginelle sourit et lui tendit les bras. Le garçon s’y précipita.

-J’ai réussi, maman, j’ai réussi à ramener un œuf de dragon !

-Je vois ça mon fils.

-On va pouvoir guérir papa, dit-il, surexcité. Il pourra marcher de nouveau et courir et…

-Guitonin, intervint Harda. Ecoute.

Les dragons avaient pris leur envol. Ils ne pouvaient les voir de là où ils étaient, mais ils pouvaient les entendre. Ils chantaient le chant le plus beau et émouvant qu’on puisse entendre.

Ils écoutèrent jusqu’à ce que le dernier chant se taise, étouffé par la distance.

-Les dragons apportent de la beauté en ce monde, dit Eginelle. Crois-tu que ton père accepterait d’être guéri s’il fallait pour cela détruire un être capable de chanter ainsi ?

Guitonin regarda l’œuf puis leva vers sa mère des yeux pleins de larmes.

-Je ne voulais pas le prendre, dit-il, mais je voulais que papa retrouve sa jambe.

-Je sais, lui dit sa mère en le serrant contre elle. Moi aussi. Et ton père aussi. Mais parfois, le prix à payer est trop élevé, mon fils.

Il se mit à pleurer.

-Mais qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

-On va aller le rendre, fils, dit Harda. Tout simplement.

Il recula, effrayé.

-Ils vont nous manger !

-Il suffira de leur expliquer. Je suis sûre qu’ils se montreront magnanimes.

-Mais comment ?

Eginelle lui fit un clin d’œil.

-Il suffit de parler la langue des dragons, dit-elle.

Guitonin la dévisagea, bouche bée.

-Pas moi, bêta, Harda.

Il dévisagea Harda qui n’avait l’air de rien de plus que d’une paysanne ordinaire. Elle sourit et lui tira la langue.

-Vous êtes folles, toutes les deux, dit-il, incrédule et dégoûté.

Les deux femmes se mirent à rire.


Petit changement

Je posterai dorénavant le lundi, ça me convient mieux au niveau de l’organisation.

A lundi, bon week end.