Thénaris

Encore de la Fantasy cette semaine.

 

Thibald le voleur allait mourir dans quelques minutes. La corde qui allait le pendre attirait son regard comme un bijou précieux. Il déglutit et chercha fébrilement une issue du regard, en vain. Ses mains étaient solidement attachées dans son dos et deux gardes massifs l’encadraient. Et même s’il parvenait, par il ne savait quel moyen, à leur échapper, il n’y avait nulle part où aller. Le gibet des voleurs se dressait au milieu d’une plaine désolée que leur chariot avait mis deux heures à atteindre.

Il essaya de faire jouer ses liens, pour la forme, plutôt que par réelle possibilité, mais ils avaient été noués par un expert : trop serrés pour qu’il puisse s’en débarrasser, mais pas assez pour lui couper la circulation dans les mains. Très professionnel.

Son regard revint au gibet. Il n’était pas surpris du tour qu’avaient pris les événements. Il était un voleur, il savait depuis le début que son chemin prendrait fin au pied d’un échafaud. Il avait beau exposer ses projets pendant ses soirées de beuverie dans les tavernes, il n’y croyait pas. Il irait s’installer au bord de la mer et vivrait dans une cabane de pêcheur. Non, il irait plutôt s’acheter un palais en Phénadie pour y loger toutes les esclaves, formées pour le harem, qu’il achèterait là-bas. Tout cela n’était qu’élucubrations avinées qui reposaient sur sa fortune à venir.

Seulement la fortune ne venait jamais. L’argent lui brûlait les doigts et, immanquablement, au bout de quelques jours, il était sans le sou, et il devait chercher un nouveau coup.

Tout de même, il ne pensait pas que la fin viendrait si vite. Il était jeune encore et s’il n’avait pas été donné…

Son regard se promenait autour de lui. Le gibet des voleurs dressait vers le ciel éclatant son bois sombre qui tranchait sur la poussière blanche de cette plaine désolée. Juste derrière s’étendait le cimetière des sans-noms, où sa dépouille serait jetée, après.

C’était une vision plus déprimante encore que le gibet. Des rangées et des rangées de tombes collectives, sans plaques, sans monuments, sans pierres, à perte de vue. Le cimetière aux fleurs, qui se trouvait à l’intérieur de Galan était un lieu de promenade plaisant avec ses allées herbeuses et ombragées qui serpentaient entre les monuments funéraires bâtis par les riches citoyens de Galan. Mais c’était un lieu que les pauvres ne pouvaient visiter que de leur vivant. A leur mort, ils venaient ici, où il était interdit de marquer les tombes.

La corde et une tombe anonyme, voilà comment sa vie se terminait, là où elle s’était toujours terminée, depuis le jour où il s’était engagé sur cette voie.

Les chevaux du chariot s’ébrouèrent au loin. Le cocher les calma. Il s’était arrêté à bonne distance de la potence, et leur tournait le dos. Il avait même lancé des regards désolés à Thibald, quand leurs regards s’étaient croisés.

Les chevaux aussi devaient en avoir assez d’attendre, songea Thibald. Tout le monde en avait marre, sauf lui. C’étaient ses derniers instants, et ils seraient toujours trop courts. Pour lui. Pour les autres, la loi imposait d’attendre que le soleil illumine le sommet de la potence, alors ils attendaient. Ce ne serait plus très long à présent. Le soleil était levé depuis plus d’une heure et poursuivait sa course inexorable dans le ciel.

A droite de Thibald et ses deux gardes, à l’écart, isolé dans son arrogance, le Juge attendait lui aussi. En tant que magistrat qui avait prononcé la sentence, il était tenu d’assister à l’exécution. Alors, drapé dans sa tunique de drap rouge, il toisait l’assistance le nez en l’air, comme s’il avait senti une mauvaise odeur. Ce qui était possible, songea Thibald en retenant un ricanement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion de se laver.

Et au pied de l’échafaud, plus isolé encore, le bourreau patientait lui aussi, drapé dans une cape noire, le visage dissimulé sous une cagoule noire. Il avait fait le trajet avec eux dans le chariot, sans prononcer le moindre mot et sans jamais retirer sa cagoule.

Depuis leur arrivée, il avait longuement vérifié l’état de la potence, installé la nouvelle corde qu’il avait amenée avec lui et vérifié encore le mécanisme de la trappe, mais il avait achevé ses préparatifs depuis longtemps et il attendait à présent comme les autres que le moment fatidique arrive, figé dans une immobilité de statue sous le soleil qui cuisait lentement la plaine de poussière.

Car la journée s’annonçait magnifique, se dit Thibald. Ensoleillée et chaude, une vraie belle journée d’été comme il y en avait eu peu cette année. Il ne serait plus là pour en profiter. Combien de journées avait-il gaspillées, au temps où il ignorait qu’il en aurait si peu ? Et que n’aurait-il donné à présent pour une journée de plus ? Ou même pour une heure ?

Un premier rayon de soleil frappa le sommet de la potence. Thibald regardait, écrasé de désespoir. Il sentit ses yeux se remplir de larmes, et quelques unes coulèrent sur ses joues. Il s’en moquait.

-Il est temps, dit le Juge.

Sa voix froide débordait d’ennui. Il ne faisait rien pour le dissimuler, peut-être même en faisait-il étalage avec ostentation. Malgré son désespoir, Thibald brûla de haine pour cet homme riche et puissant qui méprisait celui dont il prenait la vie, comme il méprisait tous ceux dont il avait pris la vie au cours de sa carrière.

Les gardes tirèrent Thibald derrière. Alors seulement le voleur s’aperçut qu’ils avaient commencé à avancer vers le bourreau. Il se sentit flancher. Ses jambes se mirent à trembler et refusèrent de lui obéir. Il était incapable d’avancer vers sa mort. Il était trop tôt. Il était trop jeune pour mourir. Pas déjà !

Il vit du coin de l’œil le sourire entendu du Juge, et referma les lèvres sur le gémissement et les supplications qui montaient dans sa gorge.

Cette ordure attendait que Thibald le supplie, qu’il vende ses complices, ses amis, ses parents, n’importe qui, qu’il avoue n’importe quoi pour une grâce ou simple sursis.

Le voleur serra les dents et redressa les épaules. Ses jambes flageolaient toujours, son ventre était plus noué encore, mais il préférait crever plutôt que de donner raison au Juge. Il sourit à cette pensée. Il allait effectivement crever, en fait. Et son dernier plaisir en ce monde serait de priver le Juge du spectacle de sa déchéance, qu’il attendait avec impatience. Car il voyait dans les yeux du Juge une faim, un appétit répugnant. Il aimait voir ceux qui étaient en son pouvoir se tordre sous sa botte.

-Thibald, fils de Jérem, dit le Juge, quand le voleur fut amené devant le bourreau. Vous avez été jugé coupable de vol sur une propriété royale. La sentence est la pendaison, jusqu’à ce que mort s’en suive.

Le Juge baissa les yeux vers Thibald, comme s’il attendait une confirmation. Le voleur acquiesça avec un rictus qui se voulait un sourire. Un sourire qui lui coûta, mais puisqu’il allait mourir, autant que ce soit en emmerdant cet enfoiré de Juge.

Et puis, il était fier de son coup. Oui, il avait cambriolé la résidence du prince Loviston, le propre frère du roi, avec ses complices. C’était un coup fumant. Le palais était très bien gardé, mais ils avaient réussi à entrer, prendre ce qu’ils étaient venus chercher et repartir sans être vus.

Mais Thibald avait été dénoncé. Lui seul. Par qui ? La question le torturait depuis son arrestation. Qui l’avait vendu ? Il n’avait pas trop d’ennemis dans le milieu, et ils étaient plutôt du genre à essayer de lui trouer la peau. Il soupçonnait son commanditaire, bien sûr, mais comment savoir ? Et quelle importance, après tout ? Il était au pied de l’échafaud, il allait mourir et ça s’arrêtait là.

Il n’avait rien dit. Il n’avait donné le nom d’aucun de ses complices, ni celui de son commanditaire, malgré la torture. Pendant des semaines, sans relâche, ils l’avaient interrogé, avaient essayé de le faire parler, par tous les moyens, mais il avait gardé le silence. Il avait l’habitude de la douleur.

C’était ce qui lui valait la corde, d’ailleurs. Le Juge ignorait toujours tout de cette affaire. Car, comme avait fini par le comprendre Thibald, le prince n’avait pas signalé le cambriolage. C’était une délation anonyme qui avait alerté la garde. Le prince n’avait admis les faits qu’après coup, et il avait refusé de répondre aux questions concernant ce qui lui avait été dérobé. Et s’il y avait quelque chose que le Juge ne supportait pas, c’était d’être un pion dans le jeu de quelqu’un d’autre. Il avait la faveur du roi, ce qui lui donnait une certaine marge de manœuvre, mais elle avait ses limites. Le souverain avait fait clairement comprendre au juge qu’il devait laisser son frère tranquille. Le magistrat n’avait pas eu d’autre choix que d’obéir, mais pour marquer son indépendance, ou par mauvaise humeur, il avait décidé de repousser les appels à la clémence du prince, et condamné Thibald à mort.

Le Juge pouvait se montrer mesquin.

Thibald regretta de ne pas appartenir à une profession plus honorable. Non, pas qu’il regrette sa vie de voleur, non, mais il regrettait qu’il n’y ait personne pour le venger. Sa famille avait disparu depuis longtemps, il n’avait pas vraiment d’amis et ses complices devaient être déjà loin.

Il aurait trouvé un certain réconfort à l’idée que le Juge meure à cause de lui, Thibald le voleur, le moins que rien, et encore plus si c’était dans d’atroces souffrances. Savoir que la vie du Juge continuerait comme avant le rendait fou.

Car il avait appris à le haïr au cours de ces semaines de tortures dans les salles spéciales des sous-sols du palais de justice. Rien que le nom était à mourir de rire. Il haïssait son air de bien-pensance, ses doigts joints devant son menton, sa voix raisonnable, compatissante, et tellement, tellement condescendante.

-Vous avez refusé l’assistance d’un prêtre pour vos derniers instants en ce monde, reprit le Juge.

Thibald se retint de rire. Un prêtre ! Qu’est-ce qu’il aurait fait d’un prêtre ? Ces hypocrites dégénérés, malhonnêtes et pires voleurs que lui ! Au moins lui, il ne prétendait pas dépouiller les gens pour leur bien. S’il l’avait pu, il aurait pendu le Juge avec les entrailles du grand prêtre. Ou l’inverse, il n’avait pas encore décidé.

-Bourreau, dit le Juge, fais ton office.

Il accompagna ces paroles d’un geste mélodramatique du bras. Thibald ricana. Ce type se prenait vraiment au sérieux. Le Juge afficha un air de commisération qui redoubla les ricanements du voleur.

Mais l’homme vêtu de noir approchait, et cela lui fit passer l’envie de rire. Il prit Thibald par le bras, le tira brutalement en arrière, puis le poussa en avant. Le voleur perdit l’équilibre et s’écrasa dans la poussière. Il leva les yeux, stupéfait, et vit le bourreau tirer une épée et, dans un mouvement tournant d’une rapidité effarante, décapiter les deux gardes.

Les deux corps et les deux têtes tombèrent au sol avec un cliquetis métallique, à cause de la quincaillerie qu’ils transportaient, et qui ne leur servirait plus maintenant, songea Thibald.

Il laissa échapper un rire nerveux, mais nul ne lui prêta attention.

Le bourreau avait pointé son épée vers le Juge quin’avait pas encore compris ce qu’il venait de voir. Il était bouche bée, figé par la stupeur. Quand, enfin, il voulut fuir, le bourreau, d’un mouvement nonchalant, lui faucha les jambes et le Juge s’affala, empêtré dans sa robe de drap rouge.

Il poussa un cri étranglé et commença à se débattre pour essayer de se dégager du lourd tissu qui gênait ses mouvements, mais cessa de bouger quand l’épée du bourreau se posa sur sa gorge.

Thibald regardait, hypnotisé. C’était une épée bâtarde forgée dans de l’acier mérinien, qui luisait de son éclat violet unique, dans la lumière vive. C’était une arme rare dans la région difficile à manier et très coûteuse. Les Mériniens eux-mêmes utilisaient plutôt des épées longues, comme les barbares qu’ils étaient, et dans les terres plus civilisées du sud, comme Galan, les glaives courts étaient la norme.

Mais le bourreau tenait son épée d’une main sûre. Il savait visiblement s’en servir, et avait l’habitude de faire couler le sang.

-Tu es le Juge Calixte, dit-il d’une voix étouffée par sa cagoule.

Le Juge acquiesça, même si ce n’était pas une question.

-Il est temps de payer ce que tu dois, poursuivit le bourreau.

-Mais qui êtes-vous ? cria le Juge d’une voix aigüe.

Curieux comme la peur nous saisit tous à l’approche de la mort, songea Thibald. Il souriait. Il allait pouvoir être vengé finalement. Il s’agita et se tortilla jusqu’à réussir à sortir le poignard d’un garde de son étui. Il parvint à la prendre dans sa main, et commença à couper ses liens. L’angle n’était pas bon, le poignard était émoussé et la corde épaisse. Et puis, il n’osait pas se redresser. Aucune envie d’attirer l’attention, ni de l’un, ni de l’autre, donc il restait couché sur le flanc dans la poussière à scier ses liens le plus discrètement possible.

-Vous n’êtes pas le bourreau, reprit le Juge. Qui êtes-vous ?

Thibald devait admettre, à contrecœur, que le Juge avait du courage.

D’un geste lent de la main gauche, l’homme qui n’était pas le bourreau tira sur sa cagoule et révéla son visage. Il avait le crâne rasé. Une vilaine cicatrice lui barrait la joue droite. Des yeux sombres, des sourcils arqués, des traits fins… Alors seulement Thibald comprit ce qu’il voyait.

-Une femme, souffla-t-il dans un hoquet de surprise.

Il la regarda d’un œil neuf. Un visage dur, aux traits accusés, les sourcils épais, le nez fort, la mâchoire carrée. Elle n’était pas féminine du tout, songea-t-il avec dédain.

-Toi, dit le Juge.

Tout son courage le quitta. Il se dégonfla comme une baudruche.

-Tu devrais être morte, murmura-t-il.

La femme eut un rictus qui découvrit ses dents.

-J’ai survécu. Et je suis venue chercher mon dû.

Sa voix était rauque, grave pour une voix de femme, et sèche.

Le Juge cilla.

-Ton dû ? répéta-t-il.

La femme fronça les sourcils. Elle perdait patience.

-L’argent que tu me dois.

Le Juge hésitait, puis il ouvrit la bouche pour parler. L’épée pesa un peu plus lourd sur sa gorge et il garda le silence.

-Et ma vengeance aussi.

Le Juge se décomposa.

-Bien entendu, termina la femme avec, à nouveau, ce rictus.

Thibald gloussa. Ni la femme, ni le Juge ne lui accordèrent la moindre attention.

-Après tout ce temps ? demanda le Juge d’une voix faible.

Le rictus s’effaça. Le visage balafré devint impassible, fermé.

Elle paraissait réfléchir.

-Où est Thormel ? demanda-t-elle.

Le Juge sourit, un sourire de triomphe.

-Tu ne pourras jamais l’approcher, dit-il.

La lame pesa un peu plus.

-Où ?

-A Sansara, dit-il. Il sert l’empereur à présent. Il est son conseiller privé.

La femme réfléchit.

-Je vois, dit-elle.

-Je ne crois pas, non, cracha le Juge. Tu n’es qu’une barbare, Thénaris, tu ne comprends pas. Tu ne pourras jamais même approcher du palais de l’empereur. Et le palais est aussi grand que Galan toute entière…

Thibald n’écoutait plus. Thénaris ! Cette femme était Thénaris ? La barbare venue des steppes qui avait écumé les marches de l’empire dix ans plus tôt, capable de chevaucher dix jours sans s’arrêter et de combattre dix jours de plus ? La guerrière qui avait abattu le grand sorcier de Wurl et remis sur le trône l’héritier légitime d’Olidia ? La barbare qui avait incendié les cryptes du Dieu Centaure et piétiné les fleurs sacrées de Samaranth ? Cette Thénaris ?

Il l’observa. Ce n’était qu’une femme. Elle était grande, certes, et semblait assez forte pour le casser en deux si l’envie lui en prenait, mais tout de même. Une simple femme.

-Je ne sais pas ce que tu veux à Thormel, Thénaris, mais tu ne l’auras jamais !

-On verra bien, dit-elle.

Elle lui ouvrit le ventre d’un moulinet de son épée. Le rictus à nouveau.

-Tu vas mettre longtemps à mourir. Et ça sera douloureux.

-Salope, grogna le Juge.

-A ton service, Calixte.

Thénaris retira la cape noire du bourreau. Elle était vêtue de pantalons de cuir brun et d’une tunique sans manche, de cuir brun aussi. Ses poignets étaient ceints d’épais bracelets de métal gris. Ses pieds étaient chaussés de lourdes bottes noires.

Thibald massait ses poignets enfin libérés tout en l’observant. Elle n’avait décidément rien de féminin cette Thénaris.

Elle essuya son épée sur la cape du bourreau, la remit dans le fourreau qui pendait dans son dos, et s’éloigna. Les gargouillis et gémissements du Juge ne paraissaient pas l’émouvoir.

-Hé ! cria Thibald. Attends !

Elle lui jeta un regard par dessus don épaule, sans s’arrêter. Le voleur bondit sur ses pieds et courut derrière elle.

-Attends !

Elle se retourna et lui fit face. Elle était plus grande que lui en fait, réalisa Thibald. Et, de si près, elle dégageait quelque chose de tout à fait unique.

-Je voulais te remercier. Grâce à toi, j’ai la vie sauve.

Elle haussa les épaules et reprit sa route.

Thibald la suivit.

-Sansara, hein, dit-il. C’est infernal à cette période de l’année. Une chaleur de fournaise, et pas une goutte d’eau nulle part. Ils font payer l’eau, là-bas, tu le savais ? Il faut être riche pour vivre à Sansara. Littéralement.

Thénaris ne réagit pas.

-Bien sûr, Galan va devenir bien plus malsaine dans les jours à venir. Le premier magistrat de la ville exécuté comme un malpropre, c’est un outrage pour le roi…

-C’est ton problème, Thibald, fils de Jérem, dit-elle.

-Justement…

-Tu ne viens pas avec moi, le coupa-t-elle.

Un cheval attendait à l’ombre d’un groupe d’arbres.

Thibald sentit le désespoir l’envahir.

-Je peux t’être utile, tu sais. Je suis un expert dans mon domaine. Si je n’avais pas été dénoncé, la garde n’aurait jamais même eu vent de mon existence.

Thénaris ne répondit pas.

-Je me suis déjà introduit dans le palais de l’empereur, lança-t-il finalement.

Elle s’arrêta et lui fit face.

-Sans te faire prendre ?

-Non.

Elle observa longuement le visage couvert de crasse et de traces de coups tout en réfléchissant. Les yeux clairs du voleur étaient bien trop innocents, comme ceux de tous les menteurs.

-Quel est ton prix ?

Thibald en resta muet. Puis il sourit.

-Un cheval, dit-il. Pour le reste, je saurai me montrer raisonnable.

Elle fronça les sourcils et, si vite qu’il ne vit rien, saisit Thibald à la gorge et commença à serrer. Elle avait de fichues grandes mains, réalisa-t-il. Il agrippa les doigts qui l’étouffaient, mais sans résultat.

-Ton prix, tout de suite, Thibald. Pas de surprises, pas d’improvisations et pas d’arrangements.

Elle le lâcha. Thibald reprit lentement son souffle en frottant sa gorge endolorie.

-Ton aide pour ma vengeance, dit-il. Je veux savoir qui m’a dénoncé et pourquoi. Et je veux qu’ils paient.

Thénaris étudia le visage crispé du voleur. Il était furieux contre ceux qui l’avaient dénoncé, mais pas assez pour se lancer aveuglément dans sa vengeance. Il prendrait son temps et se préparerait soigneusement. Ça, elle pouvait le comprendre.

-Un cheval et une vengeance, dit-elle.

Elle abaissa le menton d’un geste sec et ce même rictus apparut à nouveau. Il comprit alors que c’était sa façon de sourire. Il déglutit.

-ça tombe bien, j’ai un cheval supplémentaire.

Thibald regard vers le cheval qui broutait l’herbe maigre qui poussait à l’abri de quelques arbres. Effectivement, ils étaient deux, si proches, et si semblables qu’ils étaient difficiles à distinguer.

Il comprit mieux quand ils furent à côté des chevaux. Ils étaient identiques, de grands étalons noirs et fiers.

-Ce sont des étalons d’Illorel, dit-il, médusé.

Ces montures d’une rareté extrême naissaient toujours par paires identiques. Ils coûtaient tellement cher que personne n’avait jamais pu s’en offrir. Ils étaient toujours offerts par Illorel, à ceux que la ville jugeait digne d’un tel présent. C’étaient des montures de roi.

-Ce n’est pas ce cheval que je te donnerai, lui dit Thénaris, mais il suffira pour l’instant.

Thibald acquiesça, muet d’admiration. Il monta en selle. Sa monture dansa sous lui, mais pas par malveillance, par impatience. Il flatta l’animal qui secoua la tête. Comment cette femme s’était-elle retrouvée propriétaire de ces merveilles ?

La barbare partit au petit trot et la monture de Thibald suivit de son propre chef. Les deux chevaux avançaient côte à côte d’un même pas.

-Je peux te poser une question ? demanda Thibald.

Thénaris acquiesça.

-Qu’est-ce qui s’est passé entre toi et le Juge et ce Thormel ?

Thénaris fronça les sourcils.

-Ils m’ont engagée comme mercenaire il y a dix ans. Quand est venu le moment de payer, ils m’ont piégée, et m’ont vendue comme esclave en Illorel.

Thibald grimaça. Illorel était une terre redoutable pour les esclaves. Les Illorelliens aimaient les divertissements violents. Et c’était dans ce but qu’ils achetaient des esclaves.

-J’ai fini dans les fosses.

Les fosses d’Illorel, réputée dans le monde entier, étaient les arènes où les esclaves combattaient pour divertir leurs maîtres.

-Les fosses rouges, j’imagine, dit Thibald.

C’étaient celles des combats à mort. Lui trouvait que les bleues, où les combattants devaient couper un membre à leur adversaire allaient un degré plus loin dans l’horreur, mais c’était son avis personnel.

Thénaris cracha par terre et acquiesça.

-Pendant trois ans, dit-elle.

Son regard se perdit dans le vague un moment.

-J’ai gagné tous mes combats. Ils ont fini par me libérer et me couvrir de cadeaux.

-D’où les chevaux.

Elle acquiesça.

-Pourquoi es-tu revenue ?

Thénaris lui lança un regard surpris.

-Calixte et Thormel ont une dette envers moi. Et je collecte toujours mes dettes.

Le regard qu’elle lança à Thibald était éloquent, un avertissement qu’il saisit parfaitement.

-Tu es vraiment la Thénaris ? demanda-t-il tout à coup.

-Toutes les histoires sont fausses, grogna-t-elle. Ces foutus bardes inventent toujours des histoires invraisemblables.

Thibald rit.

-Tu veux dire que tu n’as pas capturé un dragon ?

Elle grimaça.

-Ni sauvé à toi seule le royaume de Parton ?

Un grognement.

-Ni combattu les géants de marais oubliés ?

Elle cracha à nouveau.

-C’était pas grand chose, dit-elle.

Thibald roula des yeux.

-Je suis sûr que tous tes exploits étaient des malentendus, dit-il, moqueur.

Thénaris se renfrogna.

-A mon avis les bardes inventent parce que personne ne croirait la vérité, dit-il.

-Peut-être.

-Ah ?

-Le dragon par exemple. Pour commencer, il était vieux, et ensuite, il était complètement accro à l’odeur du sexe des femmes. Je ne l’ai pas capturé, il était extatique que je lui grimpe dessus.

Thibald ouvrit de grands yeux

-Je crois que je préfère cette version-là, dit-il.

-Ouais, mais les nobles ont tendance à trouver ça de mauvais goût.

Elle cracha à nouveau par terre et le voleur éclata de rire.

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