Archives mensuelles : mai 2015

Bérini et Robe’en

Les tambours battaient, leurs roulements emplissant la nuit d’un rythme effréné. Le camp entier faisait la fête, festoyait et dansait autour des feux de joie, les hommes arborant leurs plus belles peintures de cérémonies, les femmes faisant tinter leurs innombrables bijoux.

La tribu du Cheval Furieux s’était arrêtée dans sa migration d’été pour fêter un événement d’importance. Ce soir, leur chef donnait sa fille unique en mariage au meilleur guerrier de la tribu.

La plaine retentissait de cris et de rires et le fumet des viandes grillées s’élevait dans le ciel vers les étoiles froides.

Au cœur du camp se tenait le chef de la tribu, Tala’an. Il buvait depuis des heures, mais il était bien droit, drapé dans une lourde tunique tendue sur son ventre proéminent, les épaules couvertes d’une cape en peau de loup, un gobelet de cuivre tendu au bout du bras, et il levait son verre à son nouveau gendre.

-Robe’en est venu me voir tous les ans depuis qu’il lui pousse du poil au menton, dit-il.

Des rires s’élevèrent dans l’assistance.

-Tous les ans, il venait me demander ma fille en mariage.

Il désigna de la main la jeune mariée, cachée dans des voiles rouges et couvertes de colliers de perles qui tintaient au moindre de ses mouvements. On ne voyait que ses yeux, d’un vert saisissant, lourdement fardés de noir, que la jeune fille baissa aussitôt.

-Et tous les ans, je lui disais : « Reviens me voir quand tu seras un guerrier, petit. »

Des rires, à nouveau et de grandes tapes dans le dos du marié, qui souriait, gêné.

-Jusqu’à l’année dernière, reprit Tala’an. L’année dernière, Robe’en est venu me voir après la bataille contre les Aigles Rouges, et je savais qu’il était un guerrier.

Lors de cette bataille, Robe’en avait non seulement tué trois guerriers ennemis, mais aussi capturé leur chef, apportant à la tribu un grand prestige, et une rançon énorme. Des cris de joie s’élevèrent à ce souvenir.

Certains avaient dit alors que Tala’an aurait pu donner sa fille à Robe’en pour rien, il l’avait mérité, mais tous connaissaient l’appétit de Tala’an pour l’or. Et il n’avait que deux fils en dehors de sa fille, fils qui étaient déjà éclipsés par Robe’en.

-Alors, je lui ai dit, « Robe’en, ma fille est le trésor de mon cœur, pour que je te la donne, il me faudra un trésor plus grand encore : la tête du dragon Fargus. »

Il montra derrière lui la masse de la tête décapitée, aussi haute qu’un homme. Les yeux vitreux, la langue pendante, les crocs jaunâtres luisaient à la lumière du feu, les écailles vertes irisées semblaient encore vivantes. Les cris de joie furent encore plus vifs à ce spectacle.

-Robe’en est un guerrier, dit Tala’an. Le meilleur des guerriers de la tribu du Cheval Furieux !

Il but une grande rasade à son gobelet, et l’assemblée l’imita avec enthousiasme.

Robe’en se leva et les cris devinrent des rugissements. La beuverie durait depuis des heures. Bientôt le chaos allait s’abattre sur l’assemblée, mais pour l’instant, les hommes avaient encore l’alcool joyeux.

C’était un homme jeune, mais marqué par les batailles. Une grande cicatrice lui traversait le visage, déformant sa bouche en un rictus permanent, mais sa beauté était encore visible, et son regard doux attirait les femmes, même si lui n’avait d’yeux que pour Berini, la fille de Tala’an, depuis son plus jeune âge.

-Merci, père, dit-il cérémonieusement à Tala’an. Il est temps pour moi de me retirer avec mon épouse.

Les cris se firent hystériques et obscènes et Bérini se leva en tremblant. Elle s’efforça d’ignorer les commentaires gras qui s’élevaient alors qu’elle suivait son époux vers sa tente, les yeux fixés sur le sol.

Ils formaient un beau couple, tous deux grands, lui massif, elle élancée, tous deux vêtus de leurs atours de mariées, une robe rouge qui la couvrait des pieds à la tête pour Bérini et une tunique blanche brodée de vert pour Robe’en.

Le jeune homme écarta le pan de toile qui fermait sa tente, et aida sa jeune épouse à entrer. Bérini s’inclina pour passer et le pan de toile retomba derrière eux.

Robe’en la regarda alors qu’elle observait sa tente. Le sol était couvert de tapis épais. La couche débordait de peaux de bêtes épaisses. Trois lampes à huile bien fournies brûlaient sans produire trop de fumée. Quatre coffres de bois ciré étaient destinés à contenir ses affaires quand la tribu se déplaçait. Il avait de nombreux esclaves et du bétail en suffisance. Un sourire de fierté étira ses lèvres. Il était un bon parti pour Bérini.

Elle commença à détacher son voile. Ses cheveux bruns étaient plus courts qu’il ne l’aimait, mais ils repousseraient. Ses yeux verts étaient toujours aussi perçants. Son visage, qu’il n’avait plus vu depuis qu’ils étaient tous deux adultes, avait changé, mais restait familier. Il y voyait toujours l’enfant qu’il adorait.

Bérini ouvrit le coffre qui contenait ses affaires, et y posa le voile rouge qu’elle ne porterait plus. Elle retira ses colliers qui rejoignirent le voile.

-ça te plaît ? demanda Robe’en.

Bérini poursuivit son déshabillage sans le regarder et acquiesça sans mot dire.

-Ton père m’a dit que tu ne parlais plus beaucoup ces temps-ci, dit-il, hésitant.

Bérini haussa les épaules. Elle retira sa robe de mariée, la plia soigneusement, et la posa dans le coffre. Elle n’était plus vêtue que de sa tunique de dessous, de tissu si fin qu’il en était translucide.

Robe’en la dévorait des yeux.

Elle attendit, les mains jointes devant elle, tête baissée. Il posa les mains sur ses épaules, puis lui souleva le menton.

-N’es-tu pas heureuse, Bérini ? Nous pouvons enfin être ensemble ! Ce que nous avons toujours voulu !

Le visage de Bérini se tordit en un rictus de rage, qui disparut aussitôt. Ses yeux restèrent froids.

-Tu as peur, c’est normal pour une jeune mariée, dit Robe’en en souriant. Mais cela te passera bientôt et tu finiras par m’aimer. Tu verras.

Il l’embrassa. Bérini ne résista pas, mais ne lui rendit pas son baiser. Il recula.

-Tu pourrais tomber plus mal, tu sais, dit-il.

Il l’embrassa à nouveau. Elle esquissa une dérobade, mais il la retint.

-Tu m’appartiens de toute façon, dit-il. Autant te faire une raison.

Il l’allongea sur le lit et Bérini ne résista pas, ne s’écarta pas. Elle resta de marbre sous ses baisers et ses caresses et il eut beau s’échiner sur elle, elle ne réagit pas plus à ses efforts qu’à sa jouissance.

-Tu finiras par m’aimer, tu verras, dit-il encore, les yeux fixés dans ceux de Bérini, mais elle regardait à travers lui.

Cette dérobade à peine esquissée fut la seule réaction que Robe’en tira de Bérini. Il eut beau tout essayer, même les coups ne lui tiraient pas un gémissement. Elle restait distante, ne semblait pas le voir tant qu’il était en elle, et était le reste du temps, parfaitement obéissante et silencieuse.

 

Un jour, alors que Bérini revenait de la rivière où elle était allée laver du linge, elle fut enlevée par une troupe de cavaliers.

Elle cheminait, seule dans la forêt, chargée de son panier de linge humide. Les femmes allaient généralement faire leur lessive en groupe, mais Bérini, avec son silence obstiné, les avait fait fuir les unes après les autres, et elle avait fini par se retrouver seule. Cela ne la dérangeait pas. Elle préférait se morfondre dans son malheur.

Quand elle entendit le martèlement de sabots sur le sol, elle se serra sur le côté du sentier dessiné par le passage des femmes entre le camp et la rivière, sans se donner la peine de regarder qui arrivait à si vive allure.

Bérini se sentit soulevée du sol, lâcha son panier qui répandit le linge humide qu’il contenait sur le sol, et fut jetée en travers d’un cheval, le nez collé contre l’épaule couverte de fourrure blanche. Elle essaya de se redresser, mais un coup s’abattit sur ses épaules, pas assez fort pour lui faire mal, mais qui lui intimait clairement de se tenir tranquille. Elle obéit.

Elle voyait l’étrier aux lanières de cuir rouge et à la boucle de métal gris martelé, frappé d’une chouette posée sur une branche. La jambe du cavalier était vêtue d’un pantalon de cuir brun, le pied pris dans une botte noire cirée sans la moindre trace de terre. Elle pouvait voir des bouts de la selle, faite du même cuir rouge, ciré jusqu’à briller, et c’était tout. Elle n’osait pas bouger pour élargir son champ de vision.

Les hommes, car elle entendait d’autres chevaux, galopèrent en silence jusqu’au soir. Alors ils s’arrêtèrent pour la nuit.

Ils étaient trois, assez âgés, et sérieux : pas de cris, pas de boisson, pas de geste déplacé envers Bérini. Ils ne lui parlèrent même pas, l’installant aussi confortablement que possible en la laissant attachée. Ils étaient blonds et grands, plus élancés que les hommes de la tribu de Bérini. Et pourtant ils étaient forts, leur prise sur elle avait la dureté de l’acier. Elle n’avait aucune chance de leur échapper. Elle s’efforça de se détendre, les écouta discuter entre eux dans leur langue, et finit par s’endormir.

Pendant trois jours ils galopèrent. Leur prisonnière était si docile que les cavaliers finirent par la laisser s’installer à califourchon derrière l’un d’entre eux.

Enfin ils arrivèrent au pied d’une muraille de pierres blanches qui étincelait au soleil.

-Botra, dit l’un d’eux à Bérini en montrant la muraille.

La jeune femme ouvrit de grands yeux, sans comprendre. Puis ils passèrent une porte dans la muraille, et pénétrèrent dans la ville qui s’étendait derrière : Botra. Construite dans la même pierre blanche que les murailles, elle s’étendait si loin que Bérini n’en voyait pas le bout. Des gens, hommes et femmes, se pressaient par milliers dans les rues, vêtus de couleurs vives. Elle en resta bouche bée. Les femmes qui se promenaient tête nue, en tuniques courtes lui firent écarquiller les yeux.

Elle était muette d’étonnement et essayait de tout voir alors que les trois chevaux se frayaient un chemin dans la foule dense.

Ils s’enfoncèrent profondément dans la ville, jusqu’à une porte à deux battants. Ils entrèrent dans une cour pavée, cernée de bâtiments et mirent pied à terre. Les hommes entraînèrent une Bérini médusée dans un bâtiment à colonnes.

L’intérieur était frais et sombre. Les murs et le sol, couverts de mosaïques, et partout se dressaient des statues.

Ils arrivèrent à une grande salle où se trouvait une statue monumentale représentant une femme brandissant une lance et un bouclier. Aux pieds de la statue, un homme les attendait. Vieux mais encore vigoureux, il avait un sourire doux. Bérini le reconnut aussitôt.

Il était venu au campement quelques mois plus tôt pour acheter de la terre. Les membres de la tribu l’avaient pris pour un fou, et lui avaient donné la terre pour rien, en le pressant de partir au cas où sa folie serait contagieuse.

-Je vois que tu te souviens de moi, dit-il dans la langue de Bérini. Je m’appelle Géradel.

Il dit quelques mots aux cavaliers, qui s’inclinèrent et s’éloignèrent.

-Les soldats t’ont bien traitée ?

Bérini acquiesça. Elle attendait.

-Tu dois te demander pourquoi je t’ai fait amener ici.

Elle garda le silence.

-Je fabrique des statues comme celle-là, dit-il en désignant le colosse qui les dominait. Depuis que je t’ai vue dans ton campement, ton image est dans ma tête. Je veux te prendre pour modèle.

Bérini ne dit rien. Elle l’interrogea du regard.

-Je ne l’ai pas fait exprès, expliqua-t-il. Je t’ai vue te baigner dans la rivière. Tu étais habillée, je te rassure, mais tu avais enlevé ton voile…

Il se tut et parut se perdre dans ses pensées. Il battit des paupières et revint à lui.

-Eh bien ? Qu’en dis-tu ? Es-tu d’accord ?

Son regard avide dévisageait Bérini, parcourant son visage à la recherche d’une réponse. Elle déglutit et se redressa, furieuse.

-Ai-je le choix ?

Sa voix était rauque d’avoir si peu servi. Son visage était tendu, figé.

Géradel parut déconcerté, puis il éclata de rire.

-Oui, bien sûr, c’est une question valable étant donné les circonstances.

Il se lissa la barbe et observa longuement Bérini. La jeune fille lui rendit son regard. Elle ne montrait pas la moindre crainte.

-J’imagine que non, si on y réfléchit bien, dit-il. Tu es en mon pouvoir.

Il sourit, comme si cette idée lui venait à l’instant à l’esprit.

-Veux-tu que je te fasse ramener chez toi ?

Bérini repensa au campement. Robe’en, les corvées interminables, le froid, la faim, la boue…

-Non, dit-elle.

Le sourire de Géradel s’élargit. Il s’avança vers elle et la prit par le bras.

-Bien, dit-il, très bien. Je vais te montrer ta chambre.

 

Pour la première fois de sa vie, Bérini dormait seule. Elle avait d’abord dormi avec toute sa famille dans la tente de ses parents, puis avec ses cousines, quand elle était devenue une femme, puis avec Robe’en après son mariage.

Elle dormait seule, dans une pièce fermée. Elle avait ses propres toilettes. Elle était libre d’aller et venir comme bon lui semblait. Elle pouvait manger à sa faim, quand elle voulait.

La maisonnée de Géradel était vaste, et Bérini observait tout ce monde, perplexe. Les servantes lui montrèrent la salle de bains, et lui apprirent des rudiments de la langue. Bérini passait beaucoup de temps dans les cuisines, pour apprendre.

Et quand sa journée de pose était terminée, elle pouvait regagner sa chambre, et rester seule.

Elle avait été terrifiée par les séances de pose au début. Géradel lui avait demandé de se déshabiller. Elle avait obéi, tremblante, certaine qu’il allait se jeter sur elle, mais il s’était contenté de lui indiquer quelle position prendre.

Il avait un bloc d’argile devant lui, et il sculptait Bérini, encore et encore, jour après jour, sous tous les angles. Il connaissait son corps dans le moindre détail, mais ne s’intéressait pas le moins du monde à Bérini elle-même.

Les séances de pose étaient épuisantes, et passionnantes pour elle. Et elle se mit bientôt à aimer ce regard qui la regardait, non comme une chose à posséder, mais comme un objet à admirer. Géradel la trouvait belle, était obsédé par elle, mais sans que cela prenne jamais le parfum de la concupiscence. Il admirait son corps et ce que son corps dégageait. Et ainsi Bérini découvrait qu’elle était belle.

Souvent une fois les séances finies, elle restait dans l’atelier pour regarder les sculptures ou observer Géradel qui travaillait. Elle l’irritait, si bien qu’il finit par lui donner de la terre et un modèle à copier.

Elle travailla longuement, essayant de reproduire le chien couché qui était devant elle.

-C’est très bien, dit Géradel.

Elle sursauta. Il avait surgi près d’elle en silence. Elle s’étira. Son dos lui faisait mal.

-Je crois que tu peux faire bien plus que poser, dit le vieux sculpteur avec un sourire.

-Vous croyez, maître ?

Mais Bérini souriait. Elle savait que c’était vrai.

 

Une grande fête fut organisée pour le retour du général Cathon. Il avait fait prisonnier le chef des barbares qui avaient tenté de prendre la ville. Ils avaient assiégé la ville par centaines de milliers, armés de lances et de haches. Bien entendu ils n’avaient pas une chance face aux soldats entraînés de Botra et surtout face à leur équipement redoutable. Les barbares étaient tombés comme des mouches sous les boulets de canon. La charge de la cavalerie avait dispersé les rescapés, et pris des prisonniers, et parmi eux, leur chef.

Cathon chevauchait son fier destrier blanc, et derrière lui venait la charrette sur laquelle se tenait le chef des barbares, couvert de chaînes. Ils traversèrent toute la ville en procession, suivis par les légions de Cathon, jusqu’au conseil des anciens.

Les anciens attendaient, installés dans la salle des débats de l’assemblée.

Le doyen, Pardol, se leva. Ses cheveux étaient entièrement blancs. Sa tunique bleue tombait jusqu’au sol. Il s’appuyait lourdement sur un bâton de bois clair.

-Pourquoi attaquer Botra, barbare ? demanda-t-il. Nous n’avons jamais été en guerre contre vous. Et vous ne pouviez espérer l’emporter.

Le barbare cracha par terre et se redressa autant que ses chaînes le lui permettaient.

-Non, vous ne faites pas la guerre, mais vous enlevez des femmes sans défense !

-Je ne comprends pas, dit Pardol en interrogeant ses collègues du regard. Les autres anciens semblaient aussi perplexes que lui.

-Ma femme a été enlevée par des hommes de Botra, dit le barbare. Il y a trois ans de cela.

Les anciens secouèrent la tête.

-Et vous déclenchez une guerre pour cela ? dit l’un d’eux. Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous présenter votre plainte ? Nous aurions réglé cette affaire simplement. Mais non, barbare que vous êtes, vous attaquez sans réfléchir et à présent il est trop tard.

-J’ai bien peur d’être responsable, dit Géradel, en se levant. Votre femme est Bérini, n’est-ce pas ?

Robe’en s’éclaira et se détendit visiblement.

-Oui ! Elle est vivante ? Elle va bien ?

-Oui, bien entendu. Elle…

-Attendez, intervint Pardol. La Bérini ? Votre apprentie qui a sculpté ces merveilleuses colonnes pour le théâtre de Veruloy ?

-Et les chevaux de la place Tarienne, dit un autre.

-Je le crains, oui, dit Géradel.

Il baissa la tête, confus. Les anciens s’assombrirent et chuchotèrent entre eux.

-Faites la venir, dit le Pardol.

 

Robe’en regarda Bérini s’approcher. Elle avait coupé ses cheveux et elle portait la tenue indécente des femmes de cette ville. Elle le regarda un instant, d’un regard impudent, puis se tourna vers les anciens.

-Me voici, dit-elle simplement.

-Cet homme est-il votre époux ?

Elle regarda Robe’en. Il était plus petit et plus jeune que dans son souvenir. Pardol lui avait parlé dans la langue des barbares. Elle répondit de même.

-Oui, dit-elle.

-Tu as été enlevée par les hommes de Géradel ?

-Oui.

-C’est ma femme ! rugit Robe’en.

Bérini fronça les sourcils et lui lança un regard irrité. Il se tut, déconcerté.

-Souhaites-tu retourner auprès de ton époux ? demanda Pardol d’une voix douce.

Bérini leva la tête. Le doyen la dominait, perché sur les marches de la salle, mais elle ne semblait pas intimidée.

-Non, dit-elle, sans même un regard pour Robe’en.

-Bérini ! cria-t-il. Ma bien-aimée !

Elle ne se retourna même pas. Pardol lui lança un regard apitoyé, mais s’adressa à Bérini.

-Dans ce cas, il faudra le dédommager, dit-il.

-J’ai de l’argent, dit-elle.

-Je participerai à hauteur de moitié, dit Géradel.

Il s’avança aux côtés de Bérini et posa une main sur son épaule.

-C’est le moins que je puisse faire, dit-il avec un sourire.

-Merci, maître, dit Bérini en inclinant la tête.

-Je refuse ! hurla Robe’en. C’est ma femme !

Les conseillers parurent perplexes. L’homme était furieux, ses veines gonflées prêtes à éclater.

-Mais… elle ne veut pas être mariée avec vous, dit Pardol.

L’incompréhension totale qu’afficha Robe’en fit rire Bérini. Pardol lui lança un regard sévère, mais il ne comprenait pas la colère du barbare.

-Elle n’a pas son mot à dire ! Son père l’a donnée à moi ! Elle est à moi !

Pardol parut scandalisé.

-Vous voulez dire que vous l’avez épousée sans son consentement ?

Les conseillers passaient de l’incompréhension à la colère. Bérini intervint.

-Telle est la coutume chez les barbares. Les femmes sont achetées à leur père par leur mari. Elles n’ont pas voix au chapitre.

Les conseillers secouèrent la tête.

-Barbares, murmura Pardol.

-Bérini ! supplia Robe’en. Je t’aime, je t’en prie, reviens avec moi !

-Non, dit Bérini.

-Mais, nous sommes mariés. Je t’aime ! Je t’ai cherchée partout ! J’ai même levé une armée pour te sauver !

Bérini secoua la tête.

-Et tu as tué un dragon pour me gagner en mariage, dit-elle. Et jamais tu n’as pensé à me demander si c’était ce que je voulais.

Robe’en resta bouche bée.

-Je ne suis pas à toi. Je n’ai jamais été à toi, et je ne le serai jamais. Je suis libre aujourd’hui. Je n’appartiens qu’à moi-même.

-Non ! Tu es à moi !

Bérini secoua à nouveau la tête.

-Prends ton argent et va-t’en, Robe’en.

Le barbare poussa un cri de rage et tenta de se jeter sur elle. Les lourdes chaînes le firent basculer au sol. Il se mit à ruer jusqu’à frapper Bérini, qui recula, le souffle coupé.

Sur un signe de Pardol, les soldats accoururent, sortirent leurs lances et les enfoncèrent dans les jambes de Robe’en.

Il se mit à hurler et à s’agiter en tous sens, les insultant et les menaçant des pires tourments.

Bérini saisit une lance et en posa la pointe sur la poitrine de son époux.

-Souviens-toi que je t’ai donné une chance de repartir, Robe’en.

Son regard froid plongea dans celui de son époux. Il n’y avait pas la moindre émotion dans ces yeux, pas de tendresse, encore moins d’amour. Juste de l’impatience.

Elle pesa sur la lance qui s’enfonça entre les côtes du barbare, jusqu’à son cœur, et enfin, il cessa de s’agiter.

Bérini se redressa et fit face aux conseillers, libre citoyenne ayant commis un crime.

 

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Le Mutant

Enfin, un nouveau texte, les vacances sont finies!

Le soleil se couchait sur la mer, lui donnant une couleur violacée. La baie résonnait des cris des oiseaux qui planaient dans les courants aériens, comme des cerfs-volants qui, de loin en loin, s’animaient un instant.

Deux hommes étaient assis sur le sable bleu. Plus tôt dans l’après-midi ils avaient plané parmi les oiseaux, vêtus de combinaisons de vol qui leur permettaient de les imiter, mais à présent, ils s’étaient débarrassés de leurs tenues et se reposaient, nus dans les rayons du soleil couchant.

Ivon contemplait la mer, qui scintillait de mille éclats, il s’en gorgeait. Léda était une planète dédiée aux loisirs depuis des millénaires, et pourtant, on sentait à peine l’influence de l’homme ici. On pouvait croire qu’on était en pleine nature. Il soupira. On pouvait y croire, mais ce n’était pas réel. Le climat était contrôlé pour être toujours idéal, les paysages avaient été réorganisés pour être magnifiques, apaisants ou spectaculaires, selon les régions. Léda était un parc.

-C’est bien, dit-il pourtant.

Ses cheveux bruns étaient raidis par le sel. Ils s’étaient baignés un peu plus tôt, et s’étaient laissés sécher au soleil. Le visage ouvert d’Ivon semblait jeune, mais rien chez lui ne donnait une impression de jeunesse. Il avait trop d’assurance, ou peut-être était-ce qu’il se déplaçait avec trop de prudence.

-Si ça te plaît, répondit froidement son compagnon.

Il lui ressemblait beaucoup, les mêmes cheveux bruns aux reflets fauves, la même silhouette élancée et athlétique, mais il paraissait plus jeune encore.

-S’il te plaît, Gabriel, dit Ivon, ne sois pas en colère contre moi. Ne peux-tu accepter ma décision ?

Gabriel fixait la mer, tendu, et refusait de le regarder.

-Non, dit-il, je ne peux pas l’accepter. Je refuse de l’accepter ! Je ne comprends pas comment tu peux… C’est révoltant !

Sa voix avait enflé à chaque phrase et ses dernières paroles étaient un rugissement qui fit s’égailler les oiseaux qui n’étaient pas des mouettes, se corrigea Ivon. Ces souvenirs de la Terre, si lointains, étaient ce qu’il avait de plus présent à l’esprit ces derniers temps. Il vivait dans le passé, songeait-il tristement. Le monde qui l’entourait lui restait étranger. Et pire, il n’avait plus aucun désir d’y trouver sa place.

Il posa la main sur l’épaule de Gabriel. La chair était toujours aussi élastique, la peau toujours aussi douce. Il se rappela qu’ils n’avaient jamais été amants, au cours de leur longue amitié. Ils étaient tous les deux d’une autre époque, où les relations amicales avaient des limites précises. Les mouettes, qui n’étaient pas des mouettes revinrent l’une après l’autre se poser sur les rochers.

-Je sais que je vais te manquer, dit Ivon d’une voix douce.

Toute colère sembla quitter Gabriel. Il baissa la tête et enfouit ses mains dans le sable, faisant glisser les grains entre ses doigts.

-Tu es mon plus vieil ami, dit-il. Je ne veux pas te perdre.

-Je sais, dit Ivon avec un sourire.

-Je ne veux pas me retrouver seul, murmura Gabriel.

-Tu peux venir avec moi, dit Ivon sans conviction.

Il secoua la tête avec dégoût. Jamais Gabriel ne choisirait le long sommeil. Il en était incapable.

-Depuis combien de temps sommes-nous amis, Gabriel ? demanda Ivon.

Son ami haussa les épaules. Qui se souciait de cela ? Tous deux avaient cessé de compter depuis longtemps.

-Bon, je ne m’en rappelle pas non plus, admit Ivon, mais cela fait bien des milliers d’années.

-Et ?

Leurs regards se croisèrent. Ivon réalisa alors que ce séjour sur Léda n’était pas pour lui, mais pour Gabriel, pour l’aider à accepter le départ de son plus cher ami.

-Et je suis fatigué, dit-il avec une grande douceur. Je suis fatigué de vivre, comme nous finissons tous par l’être, un jour ou l’autre.

Il ne dit pas ce qu’ils savaient tous les deux. Gabriel n’était pas touché par la lassitude. Il ne le serait jamais. Tel était le gouffre qui les séparait désormais.

-J’ai repoussé la lassitude aussi longtemps que j’ai pu, reprit Ivon. Pour toi.

Gabriel eut un mouvement de colère.

-Je ne veux pas de ta pitié, Ivon !

-Ce n’est pas de la pitié.

-Ah oui ? Et c’est quoi, alors ?

-De l’affection, dit doucement son ami.

-Je sais, soupira Gabriel. Tu as toujours été un très bon ami.

Ivon sourit.

-Tu te feras d’autres amis, Gabriel, dit-il. Ce n’est pas comme si j’étais le dernier humain.

Gabriel lui lança un regard blessé à cette énormité. Bien sûr qu’il y avait d’autres humains, mais ils étaient les deux derniers humains naturels. Une fois Ivon plongé dans le long sommeil, Gabriel resterait seul.

Les humains avaient réussi à devenir immortels, si longtemps auparavant, mais ils n’étaient pas faits pour vivre indéfiniment. Tous, à plus ou moins long terme, étaient gagnés par la lassitude. Leurs esprits devenaient lourds et pesants, lestés par le poids d’années qui passaient sans laisser de trace sur leurs corps.

Les humains suivants avaient été modifiés pour être adaptés à l’immortalité. Ils n’étaient pas sujets à la lassitude. Mais ils n’étaient pas tout à fait humains. Ils étaient comme d’éternels enfants par certains aspects.

-Tu as vu, disait Gabriel avec mépris, pas un seul créateur dans le lot ! Pas d’artistes, pas d’inventeurs. Ils n’ont rien créé. Sans les machines, ils vivraient dans des grottes !

Gabriel avait des opinions arrêtées, mais les deux branches de l’humanité ne se mélangeaient pas.

L’un après l’autre, tous les humains naturels avaient choisi le long sommeil. Ils ne pouvaient mourir, cette simple idée était un sacrilège pour eux, mais ils pouvaient être plongés dans un sommeil si profond qu’il ressemblait à la mort.

Ivon et Gabriel étaient seuls depuis des centaines d’années. Et aujourd’hui c’était le tour d’Ivon de partir. Tous deux savaient que l’alcôve de Gabriel, loin sous la surface de la Terre, resterait vide. Il ne souhaitait pas le néant sans rêves du long sommeil. Il ne l’avait jamais souhaité, et ne le souhaiterait jamais.

Il resterait seul.

Sa spécificité restait un mystère. Il avait été étudié sous toutes les coutures par un nombre impressionnant de chercheurs, mais sans résultat. S’il était un mutant, ce n’était pas une mutation physique.

Autrefois, Marie disait en riant que c’était l’obstination de Gabriel qui l’empêchait de céder à la lassitude. A l’époque où elle riait encore, avant d’être victime de la lassitude à son tour, en dépit de son amour pour Gabriel et de l’amour qu’il lui portait, elle avait plongé dans le sommeil.

Ivon observa son ami. Depuis toujours, la même révolte, la même incompréhension, la même rage. Et aujourd’hui, malgré tout, l’échéance était arrivée à son terme.

-Je suis désolé que tu ne sois pas comme nous, dit-il.

Gabriel le dévisagea, blanc de rage.

-Comme vous ?

Le mépris faisait trembler sa voix.

-C’est moi qui suis désolé que vous ne soyez pas comme moi !

Ivon éclata de rire et Gabriel finit par sourire. Ils savaient bien tous les deux qu’il n’avait jamais eu la moindre envie de se conformer à quoi que ce soit.

Gabriel regarda vers la mer un long moment puis se tourna vers son ami.

-La nuit va bientôt tomber, dit-il.

Il se leva. Ivon l’imita.

-Je suis prêt, dit Gabriel.

-Allons-y.

La navette se posa près d’eux. Ils montèrent à bord, et commencèrent le long voyage vers la Terre et ses cryptes pleines de dormeurs, veillés par des machines diligentes et infiniment patientes, et un seul gardien, qui visitait de temps en temps.