Le Mutant

Enfin, un nouveau texte, les vacances sont finies!

Le soleil se couchait sur la mer, lui donnant une couleur violacée. La baie résonnait des cris des oiseaux qui planaient dans les courants aériens, comme des cerfs-volants qui, de loin en loin, s’animaient un instant.

Deux hommes étaient assis sur le sable bleu. Plus tôt dans l’après-midi ils avaient plané parmi les oiseaux, vêtus de combinaisons de vol qui leur permettaient de les imiter, mais à présent, ils s’étaient débarrassés de leurs tenues et se reposaient, nus dans les rayons du soleil couchant.

Ivon contemplait la mer, qui scintillait de mille éclats, il s’en gorgeait. Léda était une planète dédiée aux loisirs depuis des millénaires, et pourtant, on sentait à peine l’influence de l’homme ici. On pouvait croire qu’on était en pleine nature. Il soupira. On pouvait y croire, mais ce n’était pas réel. Le climat était contrôlé pour être toujours idéal, les paysages avaient été réorganisés pour être magnifiques, apaisants ou spectaculaires, selon les régions. Léda était un parc.

-C’est bien, dit-il pourtant.

Ses cheveux bruns étaient raidis par le sel. Ils s’étaient baignés un peu plus tôt, et s’étaient laissés sécher au soleil. Le visage ouvert d’Ivon semblait jeune, mais rien chez lui ne donnait une impression de jeunesse. Il avait trop d’assurance, ou peut-être était-ce qu’il se déplaçait avec trop de prudence.

-Si ça te plaît, répondit froidement son compagnon.

Il lui ressemblait beaucoup, les mêmes cheveux bruns aux reflets fauves, la même silhouette élancée et athlétique, mais il paraissait plus jeune encore.

-S’il te plaît, Gabriel, dit Ivon, ne sois pas en colère contre moi. Ne peux-tu accepter ma décision ?

Gabriel fixait la mer, tendu, et refusait de le regarder.

-Non, dit-il, je ne peux pas l’accepter. Je refuse de l’accepter ! Je ne comprends pas comment tu peux… C’est révoltant !

Sa voix avait enflé à chaque phrase et ses dernières paroles étaient un rugissement qui fit s’égailler les oiseaux qui n’étaient pas des mouettes, se corrigea Ivon. Ces souvenirs de la Terre, si lointains, étaient ce qu’il avait de plus présent à l’esprit ces derniers temps. Il vivait dans le passé, songeait-il tristement. Le monde qui l’entourait lui restait étranger. Et pire, il n’avait plus aucun désir d’y trouver sa place.

Il posa la main sur l’épaule de Gabriel. La chair était toujours aussi élastique, la peau toujours aussi douce. Il se rappela qu’ils n’avaient jamais été amants, au cours de leur longue amitié. Ils étaient tous les deux d’une autre époque, où les relations amicales avaient des limites précises. Les mouettes, qui n’étaient pas des mouettes revinrent l’une après l’autre se poser sur les rochers.

-Je sais que je vais te manquer, dit Ivon d’une voix douce.

Toute colère sembla quitter Gabriel. Il baissa la tête et enfouit ses mains dans le sable, faisant glisser les grains entre ses doigts.

-Tu es mon plus vieil ami, dit-il. Je ne veux pas te perdre.

-Je sais, dit Ivon avec un sourire.

-Je ne veux pas me retrouver seul, murmura Gabriel.

-Tu peux venir avec moi, dit Ivon sans conviction.

Il secoua la tête avec dégoût. Jamais Gabriel ne choisirait le long sommeil. Il en était incapable.

-Depuis combien de temps sommes-nous amis, Gabriel ? demanda Ivon.

Son ami haussa les épaules. Qui se souciait de cela ? Tous deux avaient cessé de compter depuis longtemps.

-Bon, je ne m’en rappelle pas non plus, admit Ivon, mais cela fait bien des milliers d’années.

-Et ?

Leurs regards se croisèrent. Ivon réalisa alors que ce séjour sur Léda n’était pas pour lui, mais pour Gabriel, pour l’aider à accepter le départ de son plus cher ami.

-Et je suis fatigué, dit-il avec une grande douceur. Je suis fatigué de vivre, comme nous finissons tous par l’être, un jour ou l’autre.

Il ne dit pas ce qu’ils savaient tous les deux. Gabriel n’était pas touché par la lassitude. Il ne le serait jamais. Tel était le gouffre qui les séparait désormais.

-J’ai repoussé la lassitude aussi longtemps que j’ai pu, reprit Ivon. Pour toi.

Gabriel eut un mouvement de colère.

-Je ne veux pas de ta pitié, Ivon !

-Ce n’est pas de la pitié.

-Ah oui ? Et c’est quoi, alors ?

-De l’affection, dit doucement son ami.

-Je sais, soupira Gabriel. Tu as toujours été un très bon ami.

Ivon sourit.

-Tu te feras d’autres amis, Gabriel, dit-il. Ce n’est pas comme si j’étais le dernier humain.

Gabriel lui lança un regard blessé à cette énormité. Bien sûr qu’il y avait d’autres humains, mais ils étaient les deux derniers humains naturels. Une fois Ivon plongé dans le long sommeil, Gabriel resterait seul.

Les humains avaient réussi à devenir immortels, si longtemps auparavant, mais ils n’étaient pas faits pour vivre indéfiniment. Tous, à plus ou moins long terme, étaient gagnés par la lassitude. Leurs esprits devenaient lourds et pesants, lestés par le poids d’années qui passaient sans laisser de trace sur leurs corps.

Les humains suivants avaient été modifiés pour être adaptés à l’immortalité. Ils n’étaient pas sujets à la lassitude. Mais ils n’étaient pas tout à fait humains. Ils étaient comme d’éternels enfants par certains aspects.

-Tu as vu, disait Gabriel avec mépris, pas un seul créateur dans le lot ! Pas d’artistes, pas d’inventeurs. Ils n’ont rien créé. Sans les machines, ils vivraient dans des grottes !

Gabriel avait des opinions arrêtées, mais les deux branches de l’humanité ne se mélangeaient pas.

L’un après l’autre, tous les humains naturels avaient choisi le long sommeil. Ils ne pouvaient mourir, cette simple idée était un sacrilège pour eux, mais ils pouvaient être plongés dans un sommeil si profond qu’il ressemblait à la mort.

Ivon et Gabriel étaient seuls depuis des centaines d’années. Et aujourd’hui c’était le tour d’Ivon de partir. Tous deux savaient que l’alcôve de Gabriel, loin sous la surface de la Terre, resterait vide. Il ne souhaitait pas le néant sans rêves du long sommeil. Il ne l’avait jamais souhaité, et ne le souhaiterait jamais.

Il resterait seul.

Sa spécificité restait un mystère. Il avait été étudié sous toutes les coutures par un nombre impressionnant de chercheurs, mais sans résultat. S’il était un mutant, ce n’était pas une mutation physique.

Autrefois, Marie disait en riant que c’était l’obstination de Gabriel qui l’empêchait de céder à la lassitude. A l’époque où elle riait encore, avant d’être victime de la lassitude à son tour, en dépit de son amour pour Gabriel et de l’amour qu’il lui portait, elle avait plongé dans le sommeil.

Ivon observa son ami. Depuis toujours, la même révolte, la même incompréhension, la même rage. Et aujourd’hui, malgré tout, l’échéance était arrivée à son terme.

-Je suis désolé que tu ne sois pas comme nous, dit-il.

Gabriel le dévisagea, blanc de rage.

-Comme vous ?

Le mépris faisait trembler sa voix.

-C’est moi qui suis désolé que vous ne soyez pas comme moi !

Ivon éclata de rire et Gabriel finit par sourire. Ils savaient bien tous les deux qu’il n’avait jamais eu la moindre envie de se conformer à quoi que ce soit.

Gabriel regarda vers la mer un long moment puis se tourna vers son ami.

-La nuit va bientôt tomber, dit-il.

Il se leva. Ivon l’imita.

-Je suis prêt, dit Gabriel.

-Allons-y.

La navette se posa près d’eux. Ils montèrent à bord, et commencèrent le long voyage vers la Terre et ses cryptes pleines de dormeurs, veillés par des machines diligentes et infiniment patientes, et un seul gardien, qui visitait de temps en temps.

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