Archives mensuelles : juin 2015

Le Capitaine

Une nouvelle de science-fiction cette fois.

-Ici, contrôle de Titan, vous pouvez y aller, Charlemagne.

La voix, grésillant de parasites, sortait de l’antique radio, traditionnelle sur tous les vaisseaux pour les communications officielles.

Tilo Amav, le capitaine de vaisseau du Charlemagne ouvrit son canal et parla dans le micro.

-Ici Charlemagne, dit-il de sa voix ronde et grave. Insertion orbitale dans 30 secondes.

-Bien reçu, Charlemagne, répondit le contrôle.

Tilo observait sa passerelle. Les trois membres d’équipage étaient concentrés, le pilote et le navigateur devant leurs consoles, le capitaine de frégate à son poste, aux côtés du capitaine de vaisseau, tandis que le compte à rebours défilait. Tous les systèmes, fraîchement vérifiés pendant leur escale sur Titan, étaient nominaux. L’incroyable appareil qu’était le paquebot de croisière Charlemagne fonctionnait sans le moindre accroc.

Ils avaient fait escale une semaine sur Titan, et étaient sur le point d’appareiller pour Encelade, la prochaine escale de leur croisière autour de Saturne. Bien sûr, le mastodonte lui-même n’était pas descendu à la surface, il était resté amarré à l’une des stations en orbite autour de Titan. La plupart étaient des stations industrielles, mais l’Orbitale 7 était dédiée au tourisme de luxe, comme le Charlemagne. De là, les passagers pouvaient descendre sur Titan en escapades au luxe et au danger aussi factices l’un que l’autre.

Tilo chassa ces pensées. Son travail, c’était le vaisseau. Les passagers n’étaient qu’un inconvénient, comme les cafards qui pullulaient partout où il y avait des humains.

-15 secondes, annonça le pilote.

Le silence régnait sur la passerelle. Le trafic orbital était dense autour de Titan, et les fenêtres étaient calculées au plus juste. S’ils rataient leur sortie, ils risquaient la catastrophe. Quoique ça amuserait peut-être les passagers de vivre un accident spatial. Tilo sourit.

Il avait toute confiance dans son pilote. Ils faisaient leur troisième croisière ensemble, et Gaquin se débrouillait parfaitement dans le chaos du système saturnien. Bien sûr elle prétendait que le système n’était pas du tout chaotique, qu’il obéissait strictement aux lois de la mécanique orbitale. Tilo la croyait sur parole. Il n’était pas pilote, et il n’était pas intégré : le système était trop compliqué pour son cerveau natif.

Le capitaine observa Gaquin. Elle était parfaitement détendue, prête à lancer les propulseurs. Elle était plutôt agréable pour un humain intégré. D’ailleurs, les humains intégrés, quand ils étaient stables, étaient des réussites éclatantes, l’alliance parfaite de l’humain et de la puissance de calcul d’un ordinateur. S’ils avaient été plus nombreux, ils auraient remplacé les humains natifs depuis longtemps. Le problème, c’était le taux d’échec. Tout le monde ne pouvait pas se présenter à l’intégration, il y avait des critères drastiques de sélection, et même parmi les candidats sélectionnés, seul un dixième était une réussite totale. Les réussites partielles grossissaient leur nombre, mais la moitié étaient des échecs complets, plongés dans la catatonie ou tellement psychotiques qu’ils étaient plongés dans un abrutissement chimique profond.

Et en dépit de tous les efforts, aucun progrès n’avait été fait. A croire que l’esprit humain n’était pas, dans sa grande majorité, compatible avec un ordinateur.

Evidemment, Gaquin avait quelques particularités, mais rien qui sorte de la norme. Elle était obsessionnelle et dépourvue de la moindre compréhension des interactions humaines. Elle pouvait parler pendant des heures de sa passion pour d’obscurs jeux de cartes du XXIème siècle ou pour la mécanique gravitationnelle, mais ce n’était rien comparé aux intégrés qui passaient deux minutes sur trois à se frotter les mains, ou à recompter leurs battements de cœur, ceux qui étaient bloqués dans des boucles paranoïaques à feedback positif, les catatoniques ou les calculateurs zombis.

Tilo n’aimait pas ses souvenirs de l’armée, notamment à cause des calculateurs zombis. L’armée les préférait aux intégrés réussis, mais les côtoyer était une épreuve pour tout le reste de l’équipage. Voir un humain réduit à l’état d’interface interactive pour un supercalculateur était angoissant, et d’autant plus qu’ils étaient incapables de contrôler leur bave ou leurs excréments.

Gaquin engagea le mastodonte sur sa trajectoire d’extraction orbitale au moment précis prévu par le contrôle de Titan.

-Félicitation, Charlemagne, dit le contrôle. Bon vent !

-Bon air, répondit machinalement Tilo dans sa radio.

Le rire du contrôle lui rappela que les installations de Titan ne risquaient plus de dépressurisation intempestive depuis longtemps. Les habitudes avaient la vie dure, et cela ne faisait que trois ans pour lui qu’il y avait une colonie permanente sur Titan. L’homme du contrôle était sans doute né sur place.

-Bon travail, Gaquin, dit-il.

Le pilote inclina légèrement la tête, tout en restant concentré sur sa tâche.

Le vaisseau quittait lentement les abords de l’Orbitale 7, glissant entre les barges de minerais, les frégates militaires, les navettes de travailleurs qui faisaient l’aller-retour entre la surface de Titan et les usines orbitales.

Les trajectoires étaient calculées avec la plus grande exactitude, mais Gaquin observait en temps réel les données relevées par les détecteurs du vaisseau, pour pouvoir intervenir en cas d’anomalie.

Et il y avait toujours des anomalies, mais, encore une fois, elle les guida vers la sécurité de l’espace profond sans le moindre problème.

Le sifflement des propulseurs devint de plus en plus grave au fur et à mesure que le vaisseau prenait de la vitesse.

L’accélération les colla à leurs sièges. Le silence était total sur la passerelle. En dépit de son expérience, l’extraction orbitale rendait toujours Tilo nerveux et, après quelques remarques cinglantes, l’équipage avait appris à garder le silence pendant ces manœuvres. Cela avait transformé les extractions orbitales en une sorte de communion ou de recueillement informel qui amusait le capitaine.

-Paré à virer de bord, annonça le pilote, d’une voix tendue par l’effort.

-Virez, dit le capitaine.

Sa voix, grave et ronde, ne reflétait aucunement la pression de l’accélération. Il était aussi immobilisé que les autres par l’éléphant qui s’était assis sur sa poitrine, mais il n’en montrait rien.

-Virage, annonça le pilote.

Le vaisseau incurva sa course et la faible lueur d’Encelade glissa jusqu’au centre de la baie d’observation.

L’accélération disparut brutalement.

-Vitesse de croisière, annonça Gaquin.

-Beau travail, Gaquin, dit le capitaine. Comme toujours.

Le pilote opina d’un mouvement sec de la tête. Elle ne savait jamais comment réagir aux compliments. Et la voix du capitaine n’arrangeait pas les choses. Elle l’avait analysée précisément, sans parvenir à déterminer ce qui la rendait si particulière. En tout cas, elle fonctionnait à merveille. La voix du capitaine Amav séduisait. Elle promettait des plaisirs scandaleux. En conversation normale, déjà, sa voix hérissait les nerfs, les excitait, mais quand il y mettait du sien, il était irrésistible. Gaquin l’avait vu faire avec des passagères à son goût. Y penser l’embarrassait.

Le capitaine se leva. Son uniforme retomba impeccablement autour de son corps. Le tissu intelligent s’adaptait à ses moindres mouvements.

-Navigateur, dit-il.

Le navigateur Ayin redressa autant qu’il le put son corps menu. C’était une bénédiction dans l’espace, où le manque de place était permanent, mais il en était dégoûté. Cependant le capitaine Amav était intraitable en ce qui concernait l’attitude de l’équipage, quel que soit sa forme physique, aussi Ayin devait se redresser comme un gamin qui essaie d’atteindre le placard du haut pour y voler des biscuits chaque fois que son supérieur lui adressait la parole.

-Oui, commandant, dit-il.

-Vérifiez les trajectoires au-delà d’Encelade, je vous prie.

-Bien, commandant.

Cela faisait partie des manies du capitaine Amav : tout vérifier, et vérifier encore. Un reste de son passage dans l’armée, qui s’avérait fort utile dans le civil. Ayin connaissait à présent les circuits parcourus par le Charlemagne sur le bout des doigts, ainsi que le coût en carburant du moindre détour. En dépit de tout le reste, Amav avait fait de lui un meilleur navigateur, et Ayin était trop honnête pour le nier.

Le capitaine s’adressa ensuite à son capitaine de frégate.

-Commandant, dit-il, je vous confie la passerelle.

-Oui, commandant, répondit Will avec un salut rigide.

Le Charlemagne avait beau être un bâtiment civil, les officiers de commandement étaient tous d’anciens militaires car la Flotte possédait la seule Académie Spatiale du système, et Honita Will ne faisait pas exception. Tout en elle, les cheveux gris coupés en brosse, les yeux noirs attentifs, le maintien rigide, l’uniforme impeccable et les bottes cirées, tout criait le militaire en retraite. Tous les équipages de tous les vaisseaux étaient identiques. Et cela laissait des traces, ce qui n’était pas plus mal. L’espace était un milieu hostile, où la négligence était souvent fatale.

Tilo quitta la passerelle et descendit la coursive d’un pas élastique. L’uniforme gris métallisé du Charlemagne seyait à sa haute silhouette. Les navigants étaient en général plutôt petits et trapus, mais Tilo frôlait les deux mètres de haut et il était élancé en dépit de sa large carrure. Avec un visage anguleux à l’air canaille et des yeux verts, il avait pas mal de succès, tant auprès de ses collègues que des passagers. Les regards s’attardaient parfois longuement sur lui. Il ne s’en formalisait pas. Il était le commandant de bord, et l’époque où il se camouflait pour échapper aux avances de ses supérieurs était bien loin.

Il sourit. Il n’avait plus de supérieurs. Il avait un patron, ce qui était très différent.

Les coursives des quartiers de l’équipage étaient dépouillées, parfaitement dégagées. Elles dessinaient des lignes droites qui se croisaient à angle droit, et le métal de leurs parois luisait de propreté.

Les vastes couloirs incurvés, ornés de tapisseries, de dorures et de tableaux étaient réservés aux passagers. Les zones passagers mettaient tous les membres d’équipage mal à l’aise : les couloirs étaient encombrés et faisaient des détours inutiles. Leur efficacité militaire en était hérissée.

Bolok, le patron avait exposé les choses ainsi : « Ces connards ont trop de fric. Ils sont prêts à nous le donner, mais il faut leur en donner pour leur argent. Alors on leur met toutes ces merdes qui coûtent un paquet de thunes, même si c’est moche. »

Quand Tilo avait évoqué les éventuels problèmes de sécurité, Bolok avait haussé les épaules. « Le Charlemagne est étudié pour, Tilo, ne t’en fais pas. »

Mais Tilo s’en faisait, ça faisait partie de son travail. Il avait vérifié tous les plans d’évacuation du paquebot de luxe. Ils étaient au point. Et il devait reconnaître que le Charlemagne fonctionnait parfaitement. C’était un vaisseau de grand luxe, remarquablement conçu et entretenu. Bolok ne lésinait pas sur les frais. Les clients avaient les moyens de payer pour tout ça.

Et cela fonctionnait. Les croisières des Voyages Spatiaux étaient réservées des années à l’avance.

Tilo ne comprenait pas cet engouement. Faire du canotage entre les lunes de Saturne était, à ses yeux, d’un ennui mortel. C’était un voyage sans risque et sans surprise. C’était sa cinquième croisière, mais dès le début de la deuxième, il avait su que ce boulot le rendrait dingue. Tout se déroulait toujours exactement comme prévu, tout était minutieusement organisé et planifié. Parfois il se disait que c’était ce qu’était l’enfer : une éternité sans la moindre surprise ni le plus petit dérapage.

Il entra dans sa cabine, referma la porte derrière lui et poussa un soupir de soulagement. Il résista à l’envie de se précipiter sur sa cachette, là, tout de suite, et de se jeter sur sa dose. Il tremblait d’impatience, depuis des heures la pensée de sa prochaine dose, et du soulagement qui viendrait avec elle, ne quittait pas son esprit, mais il s’avança d’un pas mesuré, s’agenouilla devant la douche, démonta soigneusement le panneau de protection et sortit le coffret de bois en le tenant à deux mains, comme une offrande.

Ses mains tremblaient quand il posa le coffret sur la table basse. Il caressa le bois sombre, qui luisait encore légèrement. Un peu du vernis appliqué si longtemps avant subsistait, mais bientôt il n’en resterait rien, une trace de plus qui s’effaçait. Le passé ne revenait jamais. Sa mère lui avait offert le coffret pour ses douze ans, pour qu’il y mette ses secrets. Ses mains se promenaient sur le bois vieilli. Il n’avait jamais vu sa tombe. Quand il était revenu sur Terre, elle était morte depuis si longtemps que le pays dans lequel Tilo était né n’existait plus. Il s’était enfui sans même voir la ville de son enfance. Il n’aurait pas supporté d’y voir le futur, qui était devenu le passé en son absence, y imprimer sa marque et la défigurer.

Il ouvrit le coffret et s’assit dans son fauteuil.

Déjà il se sentait mieux. Ses soucis lui semblaient sans importance. Des broutilles. Comment aurait-il pu supporter cette croisière sans dérive ?

Le coffret contenait un pistolet injecteur et neuf flacons remplis d’un liquide incolore. Il ne gardait dans sa cabine qu’une réserve d’appoint. Le reste, la plus grande partie, était disséminé dans tout le vaisseau, soigneusement caché.

Le capitaine inséra un flacon dans le pistolet, retroussa sa manche gauche, pressa le bout du pistolet contre le creux de son coude, et prit une profonde inspiration. Il expira, puis inspira à nouveau, profondément, et, quand il commença à expirer, appuya sur le déclencheur.

La drogue l’emporta aussitôt, loin de sa vie et de son ennui. Il flottait dans un vaste néant riche de merveilles inconnues, toutes proches, à portée de sa main, toujours mystérieuses et fascinantes.

Il n’entendit pas le pistolet tomber par terre avec un bruit sourd et ne sentit pas son corps s’avachir dans le fauteuil.

Tilo reprit ses esprits dans une odeur de pisse écœurante. Il s’était encore fait dessus. Il se redressa. Tout son corps était engourdi et douloureux. Il voulut se lever, mais s’écroula sur le sol. Son corps refusait de lui obéir.

Il attendit, se forçant à respirer calmement, que ses forces reviennent. Son cou était raide, son cœur battait trop vite, des tremblements spasmodiques parcouraient ses cuisses et une vague nausée refusait de s’affirmer franchement. Il savait qu’il aurait dû s’inquiéter de son état, de sa dépendance de plus en plus forte à la dérive. Il le savait, mais il ne parvenait pas à s’inquiéter. Tout était sous contrôle.

Il se traîna jusqu’à la douche et se glissa sous un jet d’eau froide. Il crachait encore et encore pour se débarrasser du goût amer qu’il avait dans la bouche.

Il fallait qu’il fasse attention. Il devait diminuer sa consommation. Mais c’était tellement dur ce travail ! Il n’aurait jamais dû quitter l’armée. Bon, il avait échoué à ces saletés de tests psychologiques pour les missions d’exploration, mais même les missions de patrouille étaient plus intéressantes que de se traîner de lune en lune en laissant un cyborg faire tout le boulot !

Il appuya son front contre le métal froid de la douche. L’ennui était ce qu’il se rappelait le plus de ses années dans l’armée. L’ennui et les cuves de cryosommeil primitives, dont il sortait en vomissant tripes et boyaux. A chaque fois. Il en était venu à redouter les voyages stellaires. Lui ! Alors que l’espace était son seul rêve depuis toujours. L’armée l’avait dépouillé de son rêve, mais il ne l’avait pas retrouvé à bord du Charlemagne.

Son capitaine de vaisseau avait ricané à l’époque quand il était parti.

-Vous reviendrez, Amav, avait-il dit. Il n’y a rien pour vous là-bas.

Là-bas, c’était la vie civile. Tilo le revoyait, vieux et bedonnant, sa bouche large toujours humide, il ricanait en secouant tous ses bourrelets. Et le capitaine avait raison bien sûr, Tilo n’avait pas réussi à se réadapter à ce monde qu’il ne connaissait plus. il avait perdu des centaines d’années en cryosommeil, et le monde ne l’avait pas attendu. Il était un étranger partout. Seul un entêtement ridicule qui l’empêchait de se présenter au bureau de recrutement le plus proche. Pas l’orgueil, non, ça, il n’en avait plus depuis longtemps. Mais il était toujours têtu.

Un besoin presque irrésistible de prendre de la dérive monta en lui. Il s’appuya à la paroi de la douche, les jambes flageolantes, puis fut plié par en deux par la nausée, mais son estomac vide ne rendit rien.

Qu’allait-il devenir ? Il devait quitter ce travail, mais pour faire quoi ? Retourner dans l’armée pour faire la chasse aux pirates ? Ou, si la guerre finissait par éclater, aller bombarder des colons désespérés ? Ou des Terriens, après tout, quelle importance dans quel camp il combattait ? Cette Terre n’était plus la sienne, et les Colonies n’étaient pour lui que des mondes à peine vivables qu’il avait patrouillé pendant des années en comptant les secondes pour meubler l’ennui.

Le sifflement des propulseurs changea.

Aussitôt Tilo se redressa, à l’écoute, et en quelques secondes il eut revêtu son uniforme. Les harmoniques graves des propulseurs continuaient de se dégrader. Il y avait un problème. Un problème sérieux.

Tilo sortit de sa cabine et remonta la coursive en courant. Son communicateur grésilla.

-Commandant, dit la voix de Will, il y a un problème.

-J’ai entendu, dit Tilo. Je suis en route.

Il déboula sur la passerelle, hors d’haleine, les cheveux encore humides. Il sentit presque physiquement le soulagement de l’équipage à son apparition. Il se força à sourire et se dirigea tranquillement vers son fauteuil.

-Que se passe-t-il ? demanda-t-il d’une voix douce, une fois installé.

Il tremblait sous l’effort que cela lui demandait.

Les problèmes de propulseurs ne se terminaient jamais bien.

-Le propulseur B n’est plus aligné, commandant, annonça le capitaine de frégate.

Son regard vague indiqua à Tilo qu’il était en communication avec la salle des machines.

-ça, je le sais, commandant, dit sèchement Tilo. Je veux savoir pourquoi.

L’officier encaissa la réprimande sans sourciller.

-Ils ne savent pas, commandant, dit-il enfin.

Tilo soupira.

-Qu’est-ce qu’ils savent ?

Le capitaine de frégate resta silencieux un long moment, écoutant sans doute trois rapports paniqués et contradictoires en même temps.

-L’enceinte de confinement n’est pas compromise, dit-il enfin.

Tilo se détendit un peu. Au moins ils n’allaient pas exploser sans avertissement.

-Mais la production n’est plus dans les paramètres nominaux. Ils ne pensent pas pouvoir y remédier. Le problème, quel qu’il soit, vient de l’intérieur du réacteur.

Tilo serra les dents. Voilà. Pas de chance. Ça arrivait parfois, des réacteurs défectueux, malgré toutes les précautions. Ça arrivait. Il n’y avait rien à faire.

-Le réacteur est en surchauffe, commandant.

-Larguez-le, dit-il.

Le capitaine de frégate transmit les instructions à la salle des machines.

L’angoisse devint plus palpable sur la passerelle. Un propulseur en moins amoindrissait la puissance du vaisseau. Leur croisière dans les zones à fortes marées gravitationnelles devenait périlleuse, voire impossible. Heureusement que les passagers étaient déjà en cryosommeil, sinon ils auraient eu, en plus, à gérer la panique de milliardaires en danger. L’idée amusa Tilo. Il regretta presque de ne pas avoir à faire face à ces connards arrogants pour une fois incapables de régler leur problème avec leur argent.

-Navigateur, dit-il avec un sourire sinistre, vérifiez notre trajectoire prévue avec un seul moteur.

-Oui, commandant.

Tilo ne posait la question que pour respecter le protocole. Il connaissait leur itinéraire et les capacités du Charlemagne. Il savait que l’itinéraire était hors de leur portée à présent. La seule chose sur laquelle il avait un doute, c’était leur capacité à échapper à l’attraction de Saturne.

Pourtant, sur la passerelle, le silence était chargé d’espoir. Le pilote et le navigateur étaient jeunes encore. Il croisa le regard de son capitaine de frégate. Will était plus vieille que lui en temps subjectif, même si Tilo était né pas loin de deux cents ans avant elle. Elle avait vécu davantage. Le capitaine vit dans ses yeux qu’elle ne se faisait aucune illusion sur leur situation.

-Trajectoire impossible, annonça finalement le navigateur.

-Merci, navigateur, dit Tilo.

Il devait avoir un nom, mais il l’avait oublié. Sa mémoire devenait capricieuse ces derniers temps, des pans entiers de souvenirs lui glissaient entre les doigts.

Le silence devint pesant sur la passerelle.

-Quel est notre statut ? demanda le capitaine.

-Notre trajectoire actuelle va nous faire plonger dans l’atmosphère de Saturne dans 17 jours, dit le pilote.

Sa voix n’exprimait pas d’émotions. Son regard clair était vitreux. Le capitaine était certain qu’il faisait tourner tous les scénarios possibles sur son supercalculateur pour en trouver un qui leur permette de survivre. S’il en existait un, il trouverait. Ayin, voilà comment s’appelait le navigateur.

-Tenez-moi au courant quand vous avez trouvé une solution, Gaquin, dit Tilo d’une voix douce.

Les yeux, d’un bleu surprenant, se fixèrent sur lui avec, gratitude peut-être, et Gaquin opina légèrement.

Tilo ouvrit son communicateur.

-Communications, dit-il.

-Oui, commandant ?

-Envoyez un message…

-Nous sommes en zone de black-out, commandant.

Tilo serra les lèvres. Bien sûr. Ils étaient derrière Saturne par rapport à tous les établissements humains. Ils ne pouvaient communiquer avec personne.

-Evidemment, dit-il. Merci, communications.

Il se massa le front, puis leva les yeux vers son équipage. La peur était là, sournoise, dans les yeux brillants et les lèvres entrouvertes, les respirations précipitées et les mains moites. Il sentit son pouls s’accélérer et dut se retenir de rire. Il vivait pour ces moments de crise.

-Vous avez peur, dit-il d’une voix douce, et c’est normal d’avoir peur, mais vous avez un travail à faire. Moi aussi j’ai un travail, et c’est de ramener ce vaisseau, et tous ses occupants, à bon port. Alors faites votre travail, et laissez-moi faire le mien.

Il regarda chacun d’entre eux, jusqu’à ce que l’un après l’autre, ils se plongent dans leurs consoles, et le laissent s’inquiéter seul de leur survie.

C’était faux, bien sûr. Ils s’inquiétaient toujours, mais leur capitaine était là pour les ramener à la maison. Ils n’étaient plus responsables.

-Commandant, appela Gaquin. J’ai trouvé.

 

Tilo était seul sur la passerelle.

Il était seul dans le vaisseau, ou c’était tout comme. L’équipage avait rejoint les passagers en cryosommeil, jusqu’à Will qui n’avait pu cacher sa désapprobation. Mais le capitaine restait toujours le dernier à bord. Et à présent que le Charlemagne tout entier était en état de veille, à la dérive dans l’espace, Tilo veillait encore.

Il avait placé tout l’équipage en cryosommeil et était resté seul pour la manœuvre d’évasion. Ayin et Gaquin avaient tout programmé, il n’y avait même pas à appuyer sur un bouton, mais il tenait à rester le dernier, à veiller sur eux peut-être. Le propulseur restant avait arraché le paquebot à l’attraction de Saturne, mais l’avait lancé sur une trajectoire qui l’éloignait du système solaire. Ils s’enfonçaient dans les profondeurs obscures de l’espace.

Le capitaine leva son verre et le vida d’un trait. Il l’avait son expédition d’exploration.

Il avait cajolé son équipage avec des paroles de consolation. Après tout, leur vaisseau était plein de milliardaires, et ils émettaient leur message de détresse sur toutes les fréquences, alors on viendrait les chercher. Bolok ne les abandonnerait pas, Voyages Spatiaux ne s’en remettrait pas. Mais en réalité, rien ne garantissait qu’on les retrouve, et encore moins que quiconque soit capable de venir les chercher. Ils étaient loin, et ils allaient vite.

Il n’y avait aucun obstacle devant eux. D’ici quelques mois ils auraient quitté le système solaire. Et ils seraient perdus.

Il s’adossa à son fauteuil et contempla la baie d’observation. L’espace. Il n’y avait rien à voir. Les ténèbres semées de points lumineux. Il avait toujours rêvé d’aller là où nul n’était jamais allé. Il allait être servi, de la manière la plus minable possible : plongé dans le cryosommeil, à foncer dans une zone sans intérêt des confins du système solaire.

Tilo remplit à nouveau son verre. Deux bouteilles déjà vides étaient posées par terre. Du rhum, qu’il buvait sec. Il était bon, mais le capitaine n’en savourait pas le goût. Il voulait simplement plonger ivre dans le cryosommeil.

Le silence était perturbant. Le sifflement des propulseurs était tellement associé au Charlemagne que Tilo se surprenait toujours à le chercher. La masse du paquebot n’était plus qu’une boîte de conserve qui continuait sur sa lancée.

Il rit, mais le son en fut absorbé par le silence qui était tombé sur le vaisseau de luxe. S’il avait pu trouver une excuse, Tilo aurait éjecté tous les sarcophages des passagers.

Il but à nouveau. La bouteille était presque vide, mais il ne se sentait pas ivre. Il ne sentait pas les larmes qui mouillaient ses joues.

Les étoiles ondulèrent.

Tilo se figea, puis se leva, fouillant l’espace du regard. Le grand néant vide.

Il ondula à nouveau.

Son sang se glaça. Il savait ce qu’il voyait. Il connaissait cette distorsion de la vision. C’était un écran d’invisibilité qui se déconnectait. Mais il n’en existait pas d’assez grand pour cacher un vaisseau spatial. Etait-il tombé par hasard sur un projet top secret caché au fin fond de l’espace ? Ou sur une flotte ennemie en approche ?

En tout cas, quelque chose se déplaçait à l’extérieur.

Tilo s’approcha de la baie d’observation. C’était ridicule. Il pouvait zoomer depuis son fauteuil, mais il s’en approcha néanmoins.

Les étoiles se brouillèrent, oscillèrent et l’écran d’invisibilité disparut.

Le capitaine était paralysé. Son esprit autant que son corps était frappé par la stupeur. Car il savait, sans le moindre doute, que cette chose n’était pas une création humaine. D’ailleurs, était-ce un vaisseau ?

Cela bougea, et il se dit que non. C’était une créature qui tenait de la pieuvre et de l’araignée, avec un corps bulbeux et beaucoup trop d’appendices qui bougeaient en permanence et semblaient changer de taille et de forme.

La chose se rapprocha. Tilo réalisa alors qu’elle était gigantesque. Bien plus grande que le Charlemagne. Sa surface était luisante, lisse et semblait dure, mais elle se déformait sans cesse. Puis la chose se rapprocha encore et la baie d’observation devint noire. Le vaisseau frémit et grinça

Tilo sursauta. La chose les avait attrapé. Elle avait dû écraser les capteurs extérieurs.

Une terreur glacée le lança dans les coursives. Il courait.

Non inquiet, dit une voix au creux de son oreille.

Il percuta la paroi d’une coursive, lancé en pleine course, et retomba sur le sol. Le verre éclata par terre, aspergeant le plancher de son contenu.

Tilo se releva et porta la main à son oreille. Il saignait.

Non ennemi, dit encore la voix.

La migraine lui fendit le crâne en deux, et son visage se couvrit de sang. Il saignait du nez à présent.

La chose à l’extérieur communiquait avec lui, il ne savait comment, mais elle était en train de le tuer.

Coquille maison, dit-elle encore, si bas qu’il l’entendit à peine.

La migraine augmenta une fraction de seconde en une douleur blanche et brûlante, puis redescendit aussitôt à un niveau simplement insupportable. Tilo se plia en deux et vomit.

-Tu vas nous ramener à la maison ? murmura-t-il. Comment tu sais où c’est ?

Pas de mots cette fois, mais une image de Titan. D’où venait cette image ? Où cette créature l’avait-elle trouvée ? Tant de questions qu’il n’osait pas poser de peur que sa tête n’explose.

Le capitaine se redressa et se remit à courir. Cette fois, il savait où il allait.

Non inquiet, insista la voix, avec une certaine inquiétude, pensa-t-il.

-Je ne suis pas inquiet, grogna-t-il. Je veux voir ce qui se passe.

Il arriva enfin au sas, les poumons en feu, la tête pulsant d’une douleur étourdissante, et vomit à nouveau.

Il enfila une combinaison, se glissa dans un harnais propulseur et entra dans le sas. Il démarra la dépressurisation et, enfin, fut dehors.

Perdu possible, dit la voix très doucement.

-Je sais, dit-il.

Il ne voyait rien. Le vaisseau sous ses pieds et les ténèbres tout autour. Des ténèbres luisantes et grasses qui bougeaient, ondulaient et frémissaient. Tout autour de lui, la chose s’étendait, si vaste qu’il ne pouvait en voir qu’une infime partie.

Il lança ses propulseurs, mais, alors même qu’il s’éloignait du Charlemagne, il ne percevait pas mieux la chose qui les avait attrapé. Elle était véritablement colossale.

Un pseudopode s’enroula autour de lui, délicatement. Tilo le tâta, mais la surface souple était inconsistante comme de la gelée.

-Qu’est-ce que tu es ?

La réponse était incompréhensible. Des images naissaient dans son esprit sans qu’il puisse les interpréter. La douleur dans son crâne augmentait comme une vague monstrueuse. Il ne pouvait pas comprendre cette chose. Il ne pouvait même pas l’appréhender. La vague s’abattit et il se sentit sombrer dans l’inconscience. Son saignement de nez avait inondé sa chemise.

-Arrête, murmura-t-il.

Le silence et l’obscurité dans sa tête, puis l’autodoc de la combinaison se mit au travail, abaissant sa pression sanguine, l’inondant d’analgésiques et de calmants. La vision dans son œil gauche clignotait et se voilait.

Tilo ferma les yeux. La communication avec la chose avait cessé. Avait-elle compris qu’il lui demandait d’arrêter ? Savait-elle qu’elle lui faisait du mal ?

Elle pouvait lui communiquer des choses que son cerveau s’efforçait d’interpréter, mais était-elle capable de percevoir ce que lui envoyait ? C’était difficile à croire, et pourtant, c’était ce qu’il semblait.

Il se replongea dans les images que la créature lui avait envoyées. C’était un fouillis auquel il ne comprenait rien, mais il s’en dégageait une impression : un temps et une distance vertigineux.

Cet être, quoi qu’il puisse être, voyageait dans l’espace depuis très longtemps, et venait de très loin. Sans doute au cours de ses voyages avait-il croisé d’autres êtres vivants. Peut-être même était-ce une habitude pour lui de s’adapter aux créatures qu’elle rencontrait.

La chose resserra son étreinte autour de Tilo et du vaisseau, se contracta, d’une manière que le capitaine ne comprenait pas, et s’élança.

Il s’attendait à filer dans l’espace, mais c’est l’espace qui disparut autour d’eux. L’instant d’après ils étaient… ailleurs. Tilo dut se rappeler de respirer. La chose était gigantesque par rapport à lui, mais dans cet endroit, si endroit était le terme, des choses plus anciennes et plus vastes encore vivaient.

Quelque chose passa près d’eux, une masse brumeuse que Tilo ne distingua pas. Il ne vit que des tentacules et des ailes membraneuses et des yeux entrouverts, mais la chose disparut aussitôt.

Grand ktnnnddg dort, murmura la voix. La chose était soulagée. Quelle était la créature qui pouvait effrayer un être tel que celui-ci ?

Un instant plus tard, ils étaient en orbite autour de Titan, la radio de sa combinaison déversant un flot d’alarmes et de cris, alors que le contrôle de l’astroport avait détecté l’apparition de la créature.

Tilo ne put s’empêcher de rire à cette agitation. Puis il ferma les yeux et soupira enfin. Ils étaient rentrés. En sécurité.

-Merci, dit-il.

Son soulagement et sa gratitude s’élevèrent en lui vers la chose qui l’avait sauvé.

Le pseudopode le serra brièvement, puis le déposa sur le Charlemagne, à proximité du sas, et la chose s’éloigna. Elle avait dévié de sa route quand elle avait perçu le signal de détresse du paquebot, mais elle n’avait pas de temps à perdre. Et en un instant elle avait disparu. Pas de tremblement d’étoiles, pas d’ondulation… un soupçon naquit dans l’esprit de Tilo. Avait-elle créé ces effets pour l’avertir de son arrivée ?

Les cris dans la radio le ramenèrent au présent. Il devait répondre aux questions, réveiller l’équipage et répondre encore aux questions, pendant des semaines sans doute.

Tilo entra dans le sas et se retourna pour fermer manuellement l’écoutille.

L’espace noir parsemé d’étoiles s’étendait devant lui, immense et profond.

Et il n’était plus vide.

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