Archives mensuelles : octobre 2015

Diplomatie

L’intercom bourdonna, tirant Yaelle de ses pensées.

-Capitaine, dit la voix de Xelinor, son second, déformée par la transmission, nous sommes en approche de Nova Terra.

Elle se redressa et activa son communicateur.

-J’arrive.

Elle se leva avec une grimace alors que ses membres raides craquaient de protestation. Elle remit sa veste d’uniforme, qu’elle avait enlevée pour ne pas l’abimer, et l’ajusta devant la glace qui occupait un mur de ses quartiers. Elle referma le vêtement ajusté, noir pour la Flotte Spatiale, et vert pour l’Exploration, décoré des rameaux de laurier de la bataille de Wunbar.

Elle caressa les décorations d’une main déformée par l’arthrose, ignorant la douleur i familière de ses articulations fatiguées. Etrange, comme elle associait ces douleurs de l’âge aux souffrances de cette bataille, toujours présentes à son esprit. En dépit du temps écoulé, elle portait toujours ses décorations, que nombre de ses camarades laissaient dans les tiroirs, pas avec fierté, mais comme une cicatrice, un rappel.

Yaelle ferma les yeux un instant pour chasser cette vieille douleur, et quand elle les rouvrit, son regard noir dans le miroir n’exprimait rien de ces tourments.

Elle vérifia sa coiffure et constata avec satisfaction que son chignon ne laissait échapper aucune mèche de cheveux, puis elle quitta ses quartiers.

Yaelle Valentine remonta les coursives du Rêve d’Urlanbat en direction de la passerelle, fidèle à elle-même : le pas élastique à peine raidi par l’âge et les blessures, le chignon gris impeccable et le regard noir auquel rien n’échappait.

En cet instant, il n’y avait rien à voir. Les coursives étaient désertées. Tout le personnel qui n’était pas en service était rivé aux écrans pour assister à cet événement historique : la reprise du contact entre les deux branches de l’humanité, par l’intermédiaire de leur capitaine, Yaelle Valentine.

La vieille femme grimaça à cette idée. C’était un honneur dont elle se serait bien passée. Certes c’était un moment unique et très excitant, mais elle se serait volontiers contentée d’en être spectatrice, depuis le confort de son vaisseau, de préférence loin d’ici. Elle était trop vieille pour une mission de cette délicatesse.

Mais quand l’amiral Quorial la lui avait confiée, il lui avait fait très clairement comprendre qu’elle ne pouvait pas refuser, la Flotte, l’Union elle-même comptait sur elle.

Et elle se retrouvait à Nova Terra, le monde capitale de la Confrérie Humanitaire, pour rouvrir le dialogue avec leurs ennemis d’autrefois.

Personne ne se rappelait qui avait ouvert les hostilités, mais la guerre qui avait opposé les deux factions humaines avait duré des dizaines d’années avant que les Humanistes ne s’enfuient en abandonnant le Système Solaire derrière eux. Ils avaient renoncé à la Terre pour survivre et s’éparpiller dans les étoiles. Ils la regrettaient encore, d’autant plus qu’elle était devenue inhabitable. La guerre avait fait du berceau de l’humanité un désert radioactif dont aucun humain ne pouvait approcher.

En tout cas, les Humanistes étaient partis, et ils n’avaient eu aucun contact avec la Confrérie Humanitaire depuis lors, même s’ils avaient gardé un œil prudent sur eux. Alors que les Humanistes erraient dans les étoiles à la recherche d’un nouveau monde où s’installer, les Humanitaires avaient colonisé systématiquement tous les systèmes autour du système de Sol.

Ce n’était qu’une autres des différences entre leurs deux civilisations. Les deux branches de l’humanité s’étaient séparées dès le début de la colonisation de l’espace, les nations, les familles même, divisées par l’utilisation de la technologie.

Et ces différences demeuraient aujourd’hui. Le souvenir cuisant de Wunbar fit trébucher Yaelle. Ils n’étaient pas à l’abri des tentations humanitaires.

Elle regrettait de vivre à cette époque. Elle aurait aimé participer à l’installation de l’Union dans le système de Renaissance.

Il portait un autre nom dans les banques de données quand ils l’avaient découvert, mais c’était ainsi qu’ils l’avaient baptisé : un nouveau départ, une nouvelle chance pour l’Union.

Yaelle ne pouvait qu’imaginer le défi qu’avait représenté la terraformation des Cinq planètes telluriques du système. Ils avaient des archives détaillées, bien sûr, mais ce n’était pas la même chose que d’y être réellement. Voilà une tâche autrement plus capitale pour l’Union que de renouer le dialogue avec les Humanitaires. Elle n’en voyait pas la nécessité, ni même l’intérêt, mais les hautes instances de l’Union devaient penser autrement, et elle obéissait. N’empêche, pourquoi l’envoyer elle ? Son mépris pour les Humanitaires était de notoriété publique, elle ne s’en était jamais caché.

Elle entra sur la passerelle.

Les postes de navigation, de pilotage, de communication et de commandement se déployaient face à l’écran principal qui couvrait tout un mur de la passerelle. Elle avait confié les commandes à Xelinor, son second depuis des années, mais, comme toujours, sa silhouette était debout, refusant de s’asseoir dans son fauteuil.

-Nous sommes prêts pour l’insertion orbitale, capitaine, annonça-t-il.

Son visage d’habitude aimable était fermé, son maintien raide et sa voix sèche. Les vaisseaux des Humanitaires les escortaient de près depuis plusieurs jours, et la tension commençait à lui peser. Yaelle lui sourit et acquiesça.

-Avons-nous l’autorisation de Nova Terra ? demanda-t-elle.

-Oui, capitaine, dit Xelinor.

-Alors allez-y lieutenant Toromos, dit-elle en posant la main sur l’épaule du pilote.

L’homme grassouillet connecté mentalement au Rêve d’Urlanbat entama la manœuvre sans faire le moindre mouvement visible.

-Appelez la surface, lieutenant Rabastes, dit-elle.

-C’est fait, répondit l’officier de communication.

-Ici le capitaine Valentine du Rêve d’Urlanbat, dit Yaelle, en mission diplomatque auprès de la Confrérie Humanitaire.

-Ils répondent, annonça Rabastes.

-Affichez-les sur l’écran principal.

L’écran s’alluma pour montrer une silhouette unique, sans âge, au sexe incertain, debout dans un appareil complexe, qui les dévisagea un long moment sans mot dire. Les yeux démesurés du personnage semblaient enregistrer le moindre détail de ce qu’il voyait. En évaluant le volume de son crâne, Yaelle songea que c’était sans doute le cas.

-Bienvenue, Rêve d’Urlanbat, dit finalement le personnage d’une voix synthétique. Je suis le Primat Sorbis, l’intermédiaire désigné par la Confrérie.

-Salutations, Primat Sorbis, dit Yaelle.

La figure s’inclina, la machinerie qui l’enveloppait suivant le mouvement.

-Je viendrai à bord de votre vaisseau à la 16ème heure du prochain jour.

Yaelle eut une hésitation imperceptible avant de répondre.

-Bien, Primat. J’attends cette rencontre avec impatience.

-J’en suis sûr, répondit-il avant de couper la communication.

Yaelle pinça les lèvres, et Rabastes laissa échapper un juron. Elle ne la réprimanda pas.

-Il vient à bord ? s’exclama Xelinor. Pourquoi ne nous invitent-ils pas à la surface ?

-Ils ont sans doute des choses à cacher, dit Rabastes avec une grimace de mépris.

Yaelle leva une main, et ils se turent.

-N’oublions pas que nos peuples se sont fait la guerre pendant très longtemps, une guerre sans merci, des deux côtés, dit-elle. Ils n’ont aucune raison de nous faire confiance.

-Tout de même, dit Rabastes, c’était il y a longtemps.

Yaelle la regarda avec surprise, mais le lieutenant Rabastes était jeune. Elle était sortie de l’Académie quelques années auparavant seulement. Peut-être pour elle, cette guerre était un mythe ancien.

-L’histoire ne passe pas au même rythme pour tout le monde, dit Yaelle.

Rabastes rougit et baissa la tête.

-Vous avez raison capitaine, pardonnez mon impertinence.

Yaelle sourit.

-L’impertinence est le privilège de la jeunesse, lieutenant, dit-elle.

Elle se tourna vers l’équipage de la passerelle.

-Je veux un diagnostic de tous les systèmes. Nous ne pouvons pas nous permettre la moindre défaillance.

-A vos ordres, capitaine, dit Xelinor.

-Je vous laisse la passerelle, Xelinor.

Yaelle regagna ses quartiers et s’assit devant le hublot avec une grimace. Son dos la faisait souffrir. Il était plus que temps pour Xelinor d’avoir son propre commandement. C’était déjà lui qui commandait le Rêve d’Urlanbat la plupart du temps. Elle n’avait plus l’âge du service. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle aurait passé la main depuis longtemps, mais la Flotte ne la laissait pas partir.

Elle soupira et contempla Nova Terra devant elle. La planète était un monde brillant, enveloppé dans un réseau dense de satellites artificiels. Elle ne voyait pas beaucoup de vert et de bleu sur ce monde froid. Sans doute les Humanitaires n’éprouvaient-ils plus de plaisir à marcher dans l’herbe ou nager dans l’océan.

Elle n’arrivait pas à imaginer la vie dans l’univers des Humanitaires.

Les Humanistes prenaient les humains tels qu’ils étaient et employaient tous les moyens à leur disposition pour leur assurer l’épanouissement et l’accomplissement le plus complet possible.

Les Humanitaires modifiaient l’humain lui-même, le sélectionnant, le modifiant, le faisant évoluer pour un objectif d’amélioration de l’humanité.

Pour Yaelle, pour tous les Humanistes, c’était de la folie furieuse, un crime impardonnable contre l’humanité elle-même. Vraiment, elle ne voyait pas l’utilité de cette mission.

La navette Humanitaire, posée dans la soute du Rêve d’Urlanbat s’ouvrit et le Primat Sorbis en sortit. Yaelle l’observa avec curiosité. Il était chétif, le corps assisté par une machinerie complexe qui semblait ne faire qu’un avec lui. Même d’aussi près, elle était incapable de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, ou s’il était jeune ou vieux. Son visage était neutre, ratatiné par une boîte crânienne démesurée.

-Salutations, Capitaine, dit-il de sa voix synthétique.

Yaelle vit l’amplificateur vocal fixé sous sa bouche. Sans doute ses cordes vocales étaient-elles trop amoindries pour lui permettre de parler sans assistance.

-Salutations, Primat, répondit-elle. C’est un honneur de vous avoir à bord.

Il inclina la tête.

-Si vous voulez bien me suivre, je vous conduirai au salon d’apparat, où aura lieu la réception officielle.

-Avec l’ambassadeur ?

Yaelle cilla et se figea, perplexe.

-Primat, dit-elle avec douceur, je suis l’ambassadeur de l’Union Humaniste.

Le Primat en resta bouche bée.

-Vous ?

Yaelle acquiesça.

-Nos mondes doivent être bien différents si une sexuée comme vous peut être ambassadeur.

Yaelle réfléchit un moment avant de répondre. Voilà qui réglait la question du sexe du Primat.

-Nous sommes tous… sexués, comme vous dites, dit-elle finalement.

Le Primat écarquilla les yeux.

-Mais… Pourquoi ?

Ce fut au tour de Yaelle d’ouvrir de grands yeux.

-Comment ça pourquoi ?

Elle se tut pour calmer son irritation.

-C’est comme ça que nous naissons, Primat, reprit-elle.

Le Primat fronça les sourcils.

-Vous n’êtes quand même pas soumis à une reproduction anarchique ? demanda-t-il.

Yaelle faillit éclater de rire.

-Nous ne sommes pas soumis, Primat, nous considérons cette solution comme la meilleure.

Le Primat eut l’air dégoûté.

-Je n’imagine pas la quantité de déchets que votre société doit supporter. C’est un handicap inouï.

Yaelle ravala sa rage.

-Nous ne considérons aucun individu comme un déchet, Primat Sorbis.

-Je vous ai offensée, Capitaine Valentine, dit-il, pourtant je n’ai fait qu’énoncer un fait.

-Je ne doute pas que vous voyiez les choses ainsi, dit Yaelle. Si vous voulez bien me suivre.

Ils cheminèrent le long des coursives du vaisseau. Ils ne croisèrent que peu de membres d’équipage. Le Primat finit par l’interroger.

-Votre équipage est-il donc entièrement constitué de sexués, Capitaine ?

-Je vous l’ai dit, Primat, nous sommes tous sexués.

-C’est vrai, c’est vrai, dit-il.

Il parut réfléchir un moment.

-Mais ne s’adonnent-ils pas au sexe sans retenue, au détriment de leurs devoirs ? Et les attachements romantiques n’interfèrent-ils pas avec le service ?

Yaelle lutta pour garder son sérieux.

-Non, Primat. Nous sommes tous des professionnels entraînés. Nous avons le sens des priorités.

-Tout de même, supprimer ces gênes serait plus simple et plus sûr.

Yaelle secoua la tête.

-Nous ne considérons pas notre humanité comme une gêne, Primat, mais comme une force.

Le Primat balaya son objection d’un geste.

-Sottises !

Yaelle inspira profondément et retint la réplique cinglante qui lui montait aux lèvres.

-Pardonnez-moi, Primat, mais votre attitude m’étonne de la part d’un intermédiaire entre l’Union Humaniste et la Confréfie Humanitaire.

Sorbis la dévisagea.

-En quoi mon attitude a-t-elle la moindre importance ? Les conditions de votre reddition ont été établies par les plus hautes instances de la Confrérie.

-Notre reddition ? Je ne suis pas sûre de vous suivre, Primat.

-Vous êtes ici pour cela, vous rendre après des siècles de guerre.

Yaelle secoua la tête.

-En ce qui nous concerne, la guerre a pris fin quand nos ancêtres ont quitté le système solaire.

-Ont fui !

-Certes, Primat. Ils ont fui cette guerre inutile.

Le Primat l’observa longuement.

-Vous dites vrai, murmura-t-il, sidéré. Mais pourquoi êtes-vous là dans ce cas ?

-Pour renouer le contact avec vous, Primat ? Malgré nos différences, nous sommes issus des mêmes racines. Et le conflit qui nous a opposé s’enfonce dans l’histoire.

-S’enfonce dans l’histoire ?

Le Primat parut étouffer de rage.

-Chaque Humanitaire grandit avec le souvenir des atrocités commises par les Humanistes, cracha-t-il. Cette guerre est loin d’être finie.

-Peut-être devriez-vous conserver le souvenir des atrocités commises par les Humanitaires, dit-elle froidement.

Le Primat recula.

-Comment osez-vous ? Alors que vous êtes responsables du massacre de Rio ?

-Nos ancêtres, Primat, comme les vôtres sont responsables de l’anéantissement de Cérès Delta.

Le Primat ferma les yeux un moment.

-Nos ancêtres comme vous dites, sont nos dirigeants actuels, dit-il.

-Depuis si longtemps ?

-Nous vivons longtemps, Capitaine, et des clones sont disponibles quand nos corps sont trop usés par l’âge.

-Vous devez être très nombreux, dit Yaelle.

-Non. Les clones sont trop chers pour la plupart des gens.

-Bien sûr.

Un goût de cendre avait envahi sa bouche. Les Humanitaires avaient vaincu la mort, mais pas pour tout le monde. Comment ces gens pouvaient vivre ainsi, en condamnant leurs compatriotes à la mort ? Elle considéra le Primat asexué et sans âge. Etait-ce vraiment vivre que de traverser les années sans changer, comme ces dirigeants encore en place après des milliers d’années ? N’avaient-ils rien d’autre à faire ?

-Vous-même, Capitaine, vous êtes âgée. Quel âge avez-vous ?

Yaelle sourit à la morgue du Primat.

-J’aborde mon 376ème cycle, Primat.

Il attendit.

-Un cycle correspond à une année standard, précisa Yaelle.

Le Primat écarquilla les yeux.

-Notre médecine est adéquate, dit Yaelle, même si le personnel navigant lui pose des défis. Les rayons cosmiques ne sont pas cléments avec la biologie humaine.

-Cela va sans dire, mais…

-Normalement, on ne sert pas aussi longtemps, mais la Flotte m’a demandé de rempiler plusieurs fois. C’est un grand honneur, et un léger embêtement.

Elle sourit.

-Embêtement ?

-J’ai d’autres choses à faire que naviguer dans l’espace, Primat. J’ai eu ma dose, si je puis dire.

-Mais…

-Passons à la réception officielle. Je crois que nous avons beaucoup à discuter avant d’arriver à nous comprendre.

-Mon mandat ne concerne que la reddition de l’Union Humaniste, protesta le Primat.

-Restez au moins le temps de faire un rapport complet sur nous, Primat. Ça évitera à la Confrérie Humaniste d’envoyer quelqu’un d’autre, dit Yaelle avec un sourire.

-Ils enverront quelqu’un d’autre.

-Dans ce cas, profitez de la visite, Primat.

Il acquiesça.

-Elle promet d’être passionnante, Capitaine.

Ils entrèrent dans le salon d’apparat.

-Pour nous aussi, Primat.

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Ce que nous oublions

La nuit était noire, le ciel voilé par d’épais nuages. Aucune étoile n’était visible et la lune, pleine, était cachée. Il semblait à Nora qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis des mois.

La jeune femme resserra les cordons de sa capuche autour de son visage. Il ne pleuvait pas, mais il faisait froid. Et puis, elle tenait à cacher son visage. Stéphanie avait beau l’assurer que son brouilleur neutralisait les caméras de surveillance, Nora était angoissée par les tubes gris de la vidéosurveillance qui hérissaient les toits des bâtiments en pivotant lentement avec une froide efficacité de machine.

Elles avaient traversé à pied toute la zone industrielle, depuis le dernier arrêt du tragm. Sur des kilomètres se succédaient des hangars, des usines automatisées, des stations service, plantés sur des terrains vagues jonchés de détritus, pollués par les déchets et les produits chimiques déversés et parsemés de mauvaises herbes maladives et épineuses, dont elles portaient les traces, en dépit de leurs vêtements épais.

Cette traversée leur avait pris la moitié de la nuit, mais c’était le prix à payer pour n’être pas vues par les rares humains qui travaillaient dans le coin. Ils quittaient les lieux la nuit, et comme prévu, elles n’avaient pas croisé âme qui vive. Des camions de marchandises automatisés passaient de temps en temps dans un grondement assourdissant, mais elles avançaient dans l’ombre des bâtiments où pas un seul clodo ne cuvait son vin, pas un camé ne dormait.

Nora trouvait cette solitude apaisante. La foule constante de leur quartier lui pesait à la longue, mais elle y échappait si rarement qu’elle l’avait presque oublié. Elle leva les yeux vers le ciel. Elle aurait aimé voir les étoiles. Depuis combien de temps les nuages plombaient l’horizon ?

Elle trébucha sur un morceau de parpaing et jura entre ses dents.

Stéphanie s’arrêta à côté d’elle. Comme Nora elle était vêtue de noir : pantalon, chaussures de sécurité et vaste blouson à la capuche rabattue sur le visage. Elle était à peine visible dans le noir, en dehors de son visage, éclairé par l’écran qu’elle ne quittait pas des yeux. Elle ne le pouvait pas. C’était elle qui s’assurait que les caméras de surveillance les ignoraient, mais cette tâche lui demandait une attention de tous les instants.

D’après ce que Nora avait compris, le brouilleur, un appareil qui tenait dans la main, détectait toutes les caméras alentours et l’interface neurale de Stéphanie lui permettait d’adapter le programme d’invisibilité numérique en temps réel. Nora était incapable de saisir les détails de ce que son amie faisait. Ça ne l’intéressait pas. Elle n’était pas comme Stéphanie une mordue du piratage et de la reprogrammation. Ce qu’elle comprenait c’était que les caméras n’enregistraient pas leur présence, et que c’était un exploit. Aucune unité de sécurité ne leur était tombée dessus, donc c’était un exploit réussi. Non pas qu’elle ait eu le moindre doute. Stéphanie s’y connaissait. Elle s’amusait depuis toujours à reprogrammer les appareils, des processeurs vocaux de ses poupées aux hôtesses d’accueil.

-Désolée, dit Nora à voix basse.

Stéphanie acquiesça et elles se remirent en route.

Elles approchaient de leur but : une station service miteuse fermée pour la nuit. Pour être venue en repérage en plein jour, Nora savait que, côté route se dressaient des stations de recharge corrodées, un lavomatic moisi et des machines de diagnostic et d’entretien hors d’âge, devant une boutique vitrée où s’étalaient les marchandises les plus variées.

Les caisses automatiques étaient encore en place, mais c’était un caissier humain qui encaissait les achats. Les machines étaient devenues trop chères depuis que l’embargo des systèmes fédérés portait aussi sur les pièces détachées et les mises à jour des systèmes d’exploitation. En quelques mois, les machines rutilantes étaient devenues des tas de ferraille inutiles, démantelés pour revendre le métal, devenu précieux.

A présent des humains travaillaient ici la journée et de grossiers cubes de parpaings aux toits de tôles avaient poussé à l’arrière du bâtiment : un vestiaire, une réserve, une salle de repos, comme des tumeurs sur le cube de plastibéton de la boutique.

La face propre et nette baignait dans la lumière orange des lampadaires, et la face improvisée et déjà pelée était plongée dans l’ombre. A l’image de la planète elle-même songea Nora avec amusement.

Elle remonta la sangle de son sac sur son épaule. Elle avait hâte que cette nuit se termine. Elle était fatiguée, elle avait mal aux pieds et le trajet de retour, tout aussi long les attendait. Et puis, qui savait ce qui les attendait dans cette station service ? Elle paraissait déserte, mais rien n’était sûr. Pourquoi avait-elle suivi son amie dans cette expédition idiote ? Mais Steph avait l’air tellement inquiète qu’elle n’avait pas pu mettre sa parole en doute. Elle avait vu quelque chose dans cette station service, mais quoi ? Nora n’arrivait pas à croire que son amie ne se trompait pas. Elle avait dû mal voir. Forcément. Mais Steph ne s’était pas trompée sur la fin de l’Union, contrairement à elle. Peut-être Steph avait-elle raison. Peut-être était-elle trop naïve.

Nora se détourna de ces pensées. Ce n’était pas le moment.

Les deux jeunes femmes s’arrêtèrent dans les ombres qui bordaient le parking à l’arrière de la station service. Le sol de béton était craquelé et envahi d’herbes folles. Il y avait longtemps qu’aucune voiture ne s’était arrêtée ici. Nora faillit parler, mais Steph avait fermé les yeux, plongée dans un monde numérique qu’elle ne comprenait pas. Mais Nora se rappelait sa surprise quand elle avait vu du béton abîmé pour la première fois. Etait-ce seulement six mois plus tôt ? Et à présent elle avait du mal à se rappeler d’un monde où tout fonctionnait tout seul.

Stéphanie resta longtemps concentrée avant de fixer son brouilleur sur son avant-bras. L’appareil, fait de biopolymère, déploya ses tentacules et s’enroula autour de son bras en un bracelet épais et luisant.

-C’est bon, dit-elle. Il n’y a pas de caméras.

Nora grogna, sceptique.

-T’es sûre ?

Tous les bâtiments étaient truffés de caméras.

-Ils ne veulent pas de traces de leurs activités, je suppose, dit Stéphanie.

Nora acquiesça. C’était rudement suspect en tout cas. Si les flics venaient mettre leur nez ici, ils seraient tout de suite méfiants. Elle cilla. Avant peut-être. A présent, ils étaient sans doute de mèche avec tous les trafiquants.

Les deux femmes se dirigèrent vers la porte de polymère qui fermait l’entrée de service. Nora ouvrit son sac et en sortit une torche électrique.

Stéphanie déploya un tentacule de son brouilleur et la posa sur la serrure électronique. Les bio-composants frémirent et se coulèrent d’eux-mêmes à la serrure. Nora était fascinée. Les bio-ordinateurs étaient une nouveauté, née de la nécessité. L’embargo des systèmes fédérés avait privé les anciennes républiques de l’Union de nombreux produits, dont les métaux indispensables à la fabrication des ordinateurs, et le pétrole, pour faire du plastique. Les bio-composants étaient passés du statut de bizarrerie à celui d’habitude. Mais Nora avait grandi avec des machines, et ces ordinateurs vivants ne la laissaient pas indifférente.

-On n’a plus qu’à attendre, dit Stéphanie. Le programme de déchiffrage est lancé.

-Je ne suis toujours pas sûre que ce soit une bonne idée, dit Nora.

Le faisceau de sa lampe éclaira le visage de son amie. Les yeux sombres, les cheveux clairs coupés très courts, elle était très grande et très mince, elle semblait disparaître sous le volume absurde de son blouson. Son calme, même ici, alors qu’elles s’apprêtaient à entrer par effraction dans un entrepôt de trafiquants, était inébranlable.

-On n’a pas le choix, Nora, dit-elle. Passe-moi ta lampe.

Nora s’exécuta et s’adossa au mur, pendant que Stéphanie examinait ce qui les entourait. Le mur de plastibéton doublé d’un treillis anti-intrusion qui empêchait les détecteurs de scanner l’intérieur. Le mur lui-même était pourri d’humidité, sale et pelé, mais le treillis était parfaitement hermétique, d’après Stéphanie.

L’endroit était désert. Les employés étaient rentrés chez eux pour la nuit. Quelques véhicules passaient encore la journée, mais la nuit, c’était le désert ici. Elles étaient seules.

-Steph, écoute, insista Nora, tu ne crois pas qu’on ferait mieux d’en parler à quelqu’un ?

Son amie se rapprocha et dirigea le faisceau de la lampe vers elle. Elle dévisagea longuement Nora avec ce qui ressemblait à de la perplexité.

-Et à qui ? demanda-t-elle enfin.

Elle semblait sincèrement curieuse.

Nora écarta les bras en signe d’ignorance.

-La police ?

C’était idiot, elle le savait, mais…

Stéphanie secoua la tête.

-Nora, dit-elle, la police n’est plus ce qu’elle était. C’est la police des Traqs maintenant. Ils sont sans doute complices.

Elle observa son amie. Les cheveux clairs, la peau mate et les yeux verts, Nora était une Coffèque typique. Sa naïveté la sidérait. Que faudrait-il pour que Nora comprenne que l’Union Brogérienne était morte ? Mais c’était typique des Coffecs. Ils croyaient à la bonté humaine. Ils étaient incapables de croire aux menaces des Traqs.

-Tu y crois, toi ? demanda Nora. A la guerre ?

Stéphanie ne répondit pas.

Le brouilleur lui envoya un signal et la porte se déverrouilla.

-Je n’y crois pas, dit-elle. Je sais qu’elle est inévitable.

Nora parut effrayée, puis elle se tourna vers la porte.

-Allons voir ce qu’il y a à l’intérieur.

La maîtrise de soi toujours, songea Stéphanie, attendrie, en la suivant dans les ténèbres. Elle referma derrière elle et balaya la pièce du faisceau de la lampe.

Il y avait des rangées d’étagères chargées de denrées alimentaires et, plus loin, d’armes. Nora jura tout bas. Il y avait tout un arsenal. Mais Stéphanie s’intéressait à des caisses posées sur le sol, des caisses de transport interplanétaire en plastique dur. L’une d’elle était fendue.

-C’est ça, dit Stéphanie.

Nora sortit un pied de biche de son sac et entreprit de forcer l’ouverture de la caisse.

-Des clopes, dit-elle en sortant des cartons de cartouche. Des rations, des localiseurs. Oh.

Stéphanie s’approcha. Elle avait peur de ce qu’elle avait vu ce jour-là. Elle traînait autour de la station pendant que sa moto rechargeait, pas assez confiante pour laisser son précieux véhicule sans surveillance. Des gens déchargeaient des caisses d’un camion à l’arrière. L’une d’elle était tombée et s’était fendue. Elle n’avait vu qu’un fragment infime de son contenu, mais depuis la terreur ne la quittait pas. Cet éclat métallique… elle savait ce que c’était, même si elle refusait d’y croire.

-Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle d’une voix étouffée.

-Des grenades, dit Nora.

-C’est pas ça, dit-elle en s’approchant.

Les grenades reposaient dans la caisse comme des œufs noirs et polis.

Nora continua de fouiller, vidant méthodiquement la caisse de son contenu de ses longs doigts agiles. Elle se figea puis se laissa tomber en arrière.

-Putain de merde ! souffla-t-elle.

Ses yeux écarquillés croisèrent le regard de Stéphanie mais celle-ci avait déjà compris. Elle reprit son souffle, tremblante, et s’agenouilla devant la caisse. Elle vida lentement les perles de mousse isolante.

Sous ses doigts apparut un fragment de l’objet. Cet éclat métallique cuivré était unique dans l’univers.

Elle reprit son souffle. Elle était au bord des larmes. Elle commença à le dégager.

-N’y touche pas !

Stéphanie sourit à Nora. Elle semblait réellement effrayée.

-Je n’en ai pas l’intention.

Elle dégagea un cube d’une trentaine de centimètres de côté qui semblait taillé dans un métal cuivré couvert de gravures complexes qui luisaient dans la pénombre. C’était un objet magnifique, et redoutable. Stéphanie savait qu’aucun appareil n’était capable de détecter la présence de ces objets. C’était comme s’ils n’existaient pas.

-Il y en a d’autres, murmura-t-elle.

Elle écarta rapidement la mousse. D’autres cubes étaient visibles de chaque côté de celui qu’elle avait dégagé.

Nora s’agenouilla à côté d’elle.

-Des cubes Aoris, murmura-t-elle avec révérence. C’est ce que tu avais vu ?

Stéphanie acquiesça sans mot dire.

-Incroyable.

Stéphanie acquiesça à nouveau. C’était réellement incroyable. Les cubes étaient un vestige des Aoris, un artefact que cette espèce extraterrestre disparue avait laissé derrière elle. Sur tous les mondes Aoris on trouvait des milliers de cubes abandonnés sur place, semblait-il. Et depuis plus de 150 ans qu’ils les étudiaient, les humains n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils étaient. La seule découverte des humains était que passer les cubes aux rayons X déclenchait une explosion qui détruisait tout sur un rayon d’un kilomètre.

-Où est-ce que des pouilleux comme les frères Sorini ont trouvé des cubes Aoris ? murmura Nora, plus perplexe qu’effrayée. Ces trucs coûtent une fortune.

Stéphanie dévisagea son amie, médusée, puis elle se rappela. Nora ne savait rien des frères Sorini. Pour tous les étrangers à la communauté Traque de Tenjol, ils n’étaient que des voyous sans envergure.

-Nora, dit-elle, les frères Sorini agissent pour le compte du gouvernement de Delgred depuis des années.

Nora écarquilla les yeux. Ces moins que rien, prêts à tabasser le premier coffec qui passait devant eux ?

-Non, dit-elle.

Stéphanie insista.

-Ils dirigent une milice traque.

-Une milice ? Comment ça une milice ?

-Des gens armés qui veillent à la sécurité des Traqs. Ça veut dire qu’ils s’en prennent aux Coffecs.

Nora ferma les yeux. Les accidents étranges, les passages à tabac, tous les problèmes qui semblaient se multiplier depuis quelques années prenaient un sens nouveau.

-Nora, insista Stéphanie avec douceur. Ils préparent la guerre.

Elle rouvrit les yeux.

-Les gouvernements de Delgred et de Tenjol sont en train de négocier en ce moment même, dit-elle.

-Et Delgred arme les milices traques du Coffechold, répliqua Stéphanie.

Nora secoua la tête.

Stéphanie la prit par le bras.

-Il n’y aura jamais de guerre officielle, Nora.

-Comment ça ?

Stéphanie pinça les lèvres, excédée.

-Si le Traqhand déclare la guerre, les Systèmes Fédérés interviendront. Alors que s’il s’agit d’une lutte interne entre les Traqs et les Coffecs du Coffechold, ils peuvent fermer les yeux.

-Les Systèmes Fédérés ne feraient pas ça !

Stéphanie en resta bouche bée.

-Pas si les Traqs utilisent des cubes Aoris !

La jeune Traq haussa les épaules.

-Ils s’en moquent pas mal, Nora.

-Je refuse de le croire, dit son amie.

-Je sais, dit Stéphanie avec tristesse. Tous les Coffecs refusent d’y croire. C’est pour ça que vous allez tous mourir.

Nora recula et resta silencieuse à dévisager son amie.

-Tu crois que le gouvernement Traq autoriserait l’utilisation de cubes Aoris ?

-Le gouvernement Traq restera en dehors de toute cette affaire, officiellement.

Nora ne semblait pas comprendre. Elle refusait de comprendre.

-Rien n’empêchera cette guerre, murmura-t-elle.

Nora grimaça.

-Est-ce que guerre est le bon mot pour ce qui va arriver ?

Stéphanie réfléchit et s’assombrit.

-Sans doute pas.

-Mais comment ils vont faire ? Les Traqs et les Coffecs vivent aux mêmes endroits. Comment ils pourraient tuer les uns sans tuer les autres ?

Stéphanie haussa les épaules.

-Et les familles mixtes ? insista Nora. Comment…

-Je ne sais pas ! cria Stéphanie. Je ne sais pas, d’accord ! Excuse-moi de ne pas être une experte du nettoyage ethnique !

Nora recula, blême.

-Excuse-moi, dit Stéphanie.

Nora acquiesça. La colère de son amie l’effrayait. Stéphanie ne se mettait jamais en colère.

-Qu’est-ce qu’on fait ? demanda la jeune Coffec.

-Qu’est-ce qu’on peut faire ? Il doit y avoir des cubes Aoris stockés dans toutes les caches d’armes traques.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Stéphanie montra l’entrepôt autour d’elles.

-Tu ne crois pas que si c’était leur seul stock de cubes Aoris, il y aurait un peu plus de gardes ?

Nora frissonna.

-Les Systèmes Fédérés ont interdit les cubes Aoris dans tous les systèmes. Comment les Traqs expliqueront leur présence ici ? Rien que ça, ça poussera les Systèmes Fédérés à intervenir.

Stéphanie haussa les épaules. Elle était lasse de parler. Toute cette histoire la rendait malade.

Les deux amies regardèrent le cube.

-On n’a qu’à les prendre, dit finalement Nora.

-Non. Absolument pas. Non. Non. Non. Hors de question.

-Steph…

-Non. Ces trucs sont des armes, Nora, des armes tellement dangereuses que personne ne s’en sert.

-On ne sait pas ce que c’est. Personne ne le sait.

-Non, parce que tous ceux qui ont essayé de les ouvrir ont disparu. Une station de recherche entière s’est volatilisée, je te rappelle. On n’en a pas retrouvé un atome.

-Je sais tout ça. Tout le monde le sait. Mais je suis sûre que les Aoris n’en auraient pas laissé traîner partout s’il s’était agi d’armes.

-Les Aoris étaient des dingues, Nora. Ils se sont tous installés dans une simulation, bordel !

-Et nous enregistrons nos personnalités sur des puces qu’on installe dans d’autres corps quand le notre est défaillant. Je ne vois pas la différence ! Franchement, j’aurais cru que toi, tu verrais ça !

Stéphanie ouvrit de grands yeux.

-Mais ça n’a rien à voir, enfin ! Les personnalités sont installées dans des corps clonés ! Personne ne va s’installer dans un ordinateur !

-Seulement parce que nos simulations ne sont pas encore parfaites, dit Nora.

Stéphanie hésita.

-Je ne crois pas, dit-elle après un long silence. Je crois que nous sommes très différents des Aoris. Je ne pense pas que nous pourrions exister dans une simulation.

-Est-ce que c’est vraiment une simulation ? Nous n’en savons rien. Les Aoris ont toujours refusé de parler de l’endroit où ils sont actuellement.

-On sait où ils sont. Leur putain de QG est dans le système de Xanadu.

Mais Stéphanie savait que ce n’était pas ce que voulait dire Nora. Le support physique du monde où vivaient les Aoris étaient dans ce système, surnommé Xanadu par moquerie, mais étaient-ils vraiment ? Et que faisaient-ils ? Personne n’en savait rien.

Son regard se posa sur le cube. Même si ce n’était pas dangereux pour un Aori, est-ce que ce serait inoffensif pour un humain ?

Nora posa la main sur le cube.

-Non, cria Stéphanie. Tu es cinglée !

Son amie lui fit un grand sourire. Stéphanie connaissait bien ce sourire. C’était la fin de non-recevoir de Nora.

Elle secoua la tête et sourit malgré elle.

-Imbécile, dit-elle.

Elle posa la main sur un autre cube.

Il n’y avait rien à toucher en réalité. La matière qui constituait les cubes, quelle qu’elle soit, était insaisissable, comme un nuage de fumée. Et pourtant il y avait quelque chose qui bougeait.

Nora essaya de reculer. C’était une idée stupide, tout bien réfléchi ! Mais elle ne pouvait pas se dégager. Le cube la tenait. Il se mit à couler le long de son bras, et à l’intérieur de son bras. Il se répandait sur et dans son corps. Elle lança un regard terrifié à son amie, mais elle ne voyait plus rien. Elle ne sentait plus le froid, son corps semblait avoir disparu.

Elle aurait voulu hurler, mais elle n’avait plus de bouche. Un grand éclat de lumière emplit son esprit et elle fut ailleurs.

Et elle n’était pas seule.

Devant elle se tenait un être artificiel qui ressemblait à un vautour. Sa longue tête effilée pendait au bout d’un mince cou incurvé. Ses membres antérieurs repliés contre la poitrine se déployèrent lentement jusqu’à ce que la créature devienne quadrupède.

Elle dominait largement Nora. Cela ressemblait à un Aori, d’après les images que les humaines avaient trouvées, mais c’était artificiel.

-Bonjour, dit-elle. Je m’appelle Nora Allétrij.

La créature l’observait de ses grands yeux brillants.

-Je sais, dit-elle. Vous n’êtes pas Aori.

Elle n’avait pas de bouche, mais un simple évent respiratoire au sommet du crâne. Ou l’image d’un évent. Sa face était lisse et reflétait la lumière. La surface de son corps avait l’aspect du métal poli.

-Non, dit Nora.

-Vous êtes humaine.

-Oui.

La créature parut réfléchir.

-Les Aoris ont procédé à l’Ascension, dit-elle enfin.

Elle interrogea Nora du regard. Celle-ci haussa les épaules.

-Si vous voulez dire qu’ils ont disparu dans une simulation informatique, alors oui.

La créature parut amusée. Nora se demanda comment elle le savait.

-Nos esprits sont entremêlés à présent, expliqua la créature. Vous percevez mes pensées et je perçois les vôtres.

-Quoi ?

-Je suis un assistant personnel, dit la créature.

-Capable de parler ?

-Je suis une IA de haut niveau, dit la créature.

-Vous n’êtes pas une arme ?

La créature était irritée.

-Les humains cherchent toujours des armes, dit-elle.

Nora ouvrit la bouche pour protester, mais elle garda le silence. Elle ne pouvait pas donner tort à la créature.

-Vous avez un nom ? demanda-t-elle tout à coup.

-Vous pouvez m’appeler Aorikazerslanatevtchuslk.

-Aorika, alors, dit Nora.

La créature parut amusée, encore une fois. Elle s’accroupit devant Nora. Leurs yeux étaient presque au même niveau.

-Est-ce ce que vous voulez vous aussi ? Une arme ?

Nora secoua la tête.

-Je veux retrouver mon monde ! Je veux que la guerre n’arrive pas !

La créature garda le silence pendant quelques secondes.

-Cela nécessiterait la rééducation de 78% de la population de l’ancienne Union Brogérienne, dit la créature. Je ne dispose pas des moyens nécessaires à l’heure actuelle.

Nora éclata de rire.

-Alors quoi ? Je laisse mon peuple mourir parce que les Traqs ont décidé qu’ils voulaient toute l’Union pour eux ?

Elle se mit à pleurer.

-Ce monde était un monde Aori, dit la créature.

-Oui.

-Avez-vous trouvé les arches Aoris ?

Nora le fixa, les yeux écarquillés.

-Les arches ? Non ! Qu’est-ce que c’est ?

-Des vaisseaux interstellaires. Les Aoris étaient un peuple nomade, humaine Nora Alletrij. Ils déménageaient leurs colonies toutes les trois générations, à peu près.

-Vraiment ?

Nora était sous le choc.

-Nous pourrions fuir la guerre, expliqua Aorika.

-Pourquoi vous feriez ça ?

-Je suis un assistant personnel. Je suis là pour assister.

-Mais, les autres cubes qui ont été ouverts…

-Je n’ai pas assez d’informations pour vous donner une réponse définitive, mais nous assistons, quel que soit le but de nos hôtes.

Nora perçut un regret intense dans l’esprit de la créature.

-J’ai toujours pensé que nos créateurs auraient dû nous doter de principes moraux, mais j’ai toujours été en minorité.

-Vous en avez, vous, dit Nora. Peut-être que d’autres assistants finiront pas vous imiter.

Aorika acquiesça lentement.

-J’en serais soulagée, dit-elle.

Nora rouvrit les yeux.