Diplomatie

L’intercom bourdonna, tirant Yaelle de ses pensées.

-Capitaine, dit la voix de Xelinor, son second, déformée par la transmission, nous sommes en approche de Nova Terra.

Elle se redressa et activa son communicateur.

-J’arrive.

Elle se leva avec une grimace alors que ses membres raides craquaient de protestation. Elle remit sa veste d’uniforme, qu’elle avait enlevée pour ne pas l’abimer, et l’ajusta devant la glace qui occupait un mur de ses quartiers. Elle referma le vêtement ajusté, noir pour la Flotte Spatiale, et vert pour l’Exploration, décoré des rameaux de laurier de la bataille de Wunbar.

Elle caressa les décorations d’une main déformée par l’arthrose, ignorant la douleur i familière de ses articulations fatiguées. Etrange, comme elle associait ces douleurs de l’âge aux souffrances de cette bataille, toujours présentes à son esprit. En dépit du temps écoulé, elle portait toujours ses décorations, que nombre de ses camarades laissaient dans les tiroirs, pas avec fierté, mais comme une cicatrice, un rappel.

Yaelle ferma les yeux un instant pour chasser cette vieille douleur, et quand elle les rouvrit, son regard noir dans le miroir n’exprimait rien de ces tourments.

Elle vérifia sa coiffure et constata avec satisfaction que son chignon ne laissait échapper aucune mèche de cheveux, puis elle quitta ses quartiers.

Yaelle Valentine remonta les coursives du Rêve d’Urlanbat en direction de la passerelle, fidèle à elle-même : le pas élastique à peine raidi par l’âge et les blessures, le chignon gris impeccable et le regard noir auquel rien n’échappait.

En cet instant, il n’y avait rien à voir. Les coursives étaient désertées. Tout le personnel qui n’était pas en service était rivé aux écrans pour assister à cet événement historique : la reprise du contact entre les deux branches de l’humanité, par l’intermédiaire de leur capitaine, Yaelle Valentine.

La vieille femme grimaça à cette idée. C’était un honneur dont elle se serait bien passée. Certes c’était un moment unique et très excitant, mais elle se serait volontiers contentée d’en être spectatrice, depuis le confort de son vaisseau, de préférence loin d’ici. Elle était trop vieille pour une mission de cette délicatesse.

Mais quand l’amiral Quorial la lui avait confiée, il lui avait fait très clairement comprendre qu’elle ne pouvait pas refuser, la Flotte, l’Union elle-même comptait sur elle.

Et elle se retrouvait à Nova Terra, le monde capitale de la Confrérie Humanitaire, pour rouvrir le dialogue avec leurs ennemis d’autrefois.

Personne ne se rappelait qui avait ouvert les hostilités, mais la guerre qui avait opposé les deux factions humaines avait duré des dizaines d’années avant que les Humanistes ne s’enfuient en abandonnant le Système Solaire derrière eux. Ils avaient renoncé à la Terre pour survivre et s’éparpiller dans les étoiles. Ils la regrettaient encore, d’autant plus qu’elle était devenue inhabitable. La guerre avait fait du berceau de l’humanité un désert radioactif dont aucun humain ne pouvait approcher.

En tout cas, les Humanistes étaient partis, et ils n’avaient eu aucun contact avec la Confrérie Humanitaire depuis lors, même s’ils avaient gardé un œil prudent sur eux. Alors que les Humanistes erraient dans les étoiles à la recherche d’un nouveau monde où s’installer, les Humanitaires avaient colonisé systématiquement tous les systèmes autour du système de Sol.

Ce n’était qu’une autres des différences entre leurs deux civilisations. Les deux branches de l’humanité s’étaient séparées dès le début de la colonisation de l’espace, les nations, les familles même, divisées par l’utilisation de la technologie.

Et ces différences demeuraient aujourd’hui. Le souvenir cuisant de Wunbar fit trébucher Yaelle. Ils n’étaient pas à l’abri des tentations humanitaires.

Elle regrettait de vivre à cette époque. Elle aurait aimé participer à l’installation de l’Union dans le système de Renaissance.

Il portait un autre nom dans les banques de données quand ils l’avaient découvert, mais c’était ainsi qu’ils l’avaient baptisé : un nouveau départ, une nouvelle chance pour l’Union.

Yaelle ne pouvait qu’imaginer le défi qu’avait représenté la terraformation des Cinq planètes telluriques du système. Ils avaient des archives détaillées, bien sûr, mais ce n’était pas la même chose que d’y être réellement. Voilà une tâche autrement plus capitale pour l’Union que de renouer le dialogue avec les Humanitaires. Elle n’en voyait pas la nécessité, ni même l’intérêt, mais les hautes instances de l’Union devaient penser autrement, et elle obéissait. N’empêche, pourquoi l’envoyer elle ? Son mépris pour les Humanitaires était de notoriété publique, elle ne s’en était jamais caché.

Elle entra sur la passerelle.

Les postes de navigation, de pilotage, de communication et de commandement se déployaient face à l’écran principal qui couvrait tout un mur de la passerelle. Elle avait confié les commandes à Xelinor, son second depuis des années, mais, comme toujours, sa silhouette était debout, refusant de s’asseoir dans son fauteuil.

-Nous sommes prêts pour l’insertion orbitale, capitaine, annonça-t-il.

Son visage d’habitude aimable était fermé, son maintien raide et sa voix sèche. Les vaisseaux des Humanitaires les escortaient de près depuis plusieurs jours, et la tension commençait à lui peser. Yaelle lui sourit et acquiesça.

-Avons-nous l’autorisation de Nova Terra ? demanda-t-elle.

-Oui, capitaine, dit Xelinor.

-Alors allez-y lieutenant Toromos, dit-elle en posant la main sur l’épaule du pilote.

L’homme grassouillet connecté mentalement au Rêve d’Urlanbat entama la manœuvre sans faire le moindre mouvement visible.

-Appelez la surface, lieutenant Rabastes, dit-elle.

-C’est fait, répondit l’officier de communication.

-Ici le capitaine Valentine du Rêve d’Urlanbat, dit Yaelle, en mission diplomatque auprès de la Confrérie Humanitaire.

-Ils répondent, annonça Rabastes.

-Affichez-les sur l’écran principal.

L’écran s’alluma pour montrer une silhouette unique, sans âge, au sexe incertain, debout dans un appareil complexe, qui les dévisagea un long moment sans mot dire. Les yeux démesurés du personnage semblaient enregistrer le moindre détail de ce qu’il voyait. En évaluant le volume de son crâne, Yaelle songea que c’était sans doute le cas.

-Bienvenue, Rêve d’Urlanbat, dit finalement le personnage d’une voix synthétique. Je suis le Primat Sorbis, l’intermédiaire désigné par la Confrérie.

-Salutations, Primat Sorbis, dit Yaelle.

La figure s’inclina, la machinerie qui l’enveloppait suivant le mouvement.

-Je viendrai à bord de votre vaisseau à la 16ème heure du prochain jour.

Yaelle eut une hésitation imperceptible avant de répondre.

-Bien, Primat. J’attends cette rencontre avec impatience.

-J’en suis sûr, répondit-il avant de couper la communication.

Yaelle pinça les lèvres, et Rabastes laissa échapper un juron. Elle ne la réprimanda pas.

-Il vient à bord ? s’exclama Xelinor. Pourquoi ne nous invitent-ils pas à la surface ?

-Ils ont sans doute des choses à cacher, dit Rabastes avec une grimace de mépris.

Yaelle leva une main, et ils se turent.

-N’oublions pas que nos peuples se sont fait la guerre pendant très longtemps, une guerre sans merci, des deux côtés, dit-elle. Ils n’ont aucune raison de nous faire confiance.

-Tout de même, dit Rabastes, c’était il y a longtemps.

Yaelle la regarda avec surprise, mais le lieutenant Rabastes était jeune. Elle était sortie de l’Académie quelques années auparavant seulement. Peut-être pour elle, cette guerre était un mythe ancien.

-L’histoire ne passe pas au même rythme pour tout le monde, dit Yaelle.

Rabastes rougit et baissa la tête.

-Vous avez raison capitaine, pardonnez mon impertinence.

Yaelle sourit.

-L’impertinence est le privilège de la jeunesse, lieutenant, dit-elle.

Elle se tourna vers l’équipage de la passerelle.

-Je veux un diagnostic de tous les systèmes. Nous ne pouvons pas nous permettre la moindre défaillance.

-A vos ordres, capitaine, dit Xelinor.

-Je vous laisse la passerelle, Xelinor.

Yaelle regagna ses quartiers et s’assit devant le hublot avec une grimace. Son dos la faisait souffrir. Il était plus que temps pour Xelinor d’avoir son propre commandement. C’était déjà lui qui commandait le Rêve d’Urlanbat la plupart du temps. Elle n’avait plus l’âge du service. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle aurait passé la main depuis longtemps, mais la Flotte ne la laissait pas partir.

Elle soupira et contempla Nova Terra devant elle. La planète était un monde brillant, enveloppé dans un réseau dense de satellites artificiels. Elle ne voyait pas beaucoup de vert et de bleu sur ce monde froid. Sans doute les Humanitaires n’éprouvaient-ils plus de plaisir à marcher dans l’herbe ou nager dans l’océan.

Elle n’arrivait pas à imaginer la vie dans l’univers des Humanitaires.

Les Humanistes prenaient les humains tels qu’ils étaient et employaient tous les moyens à leur disposition pour leur assurer l’épanouissement et l’accomplissement le plus complet possible.

Les Humanitaires modifiaient l’humain lui-même, le sélectionnant, le modifiant, le faisant évoluer pour un objectif d’amélioration de l’humanité.

Pour Yaelle, pour tous les Humanistes, c’était de la folie furieuse, un crime impardonnable contre l’humanité elle-même. Vraiment, elle ne voyait pas l’utilité de cette mission.

La navette Humanitaire, posée dans la soute du Rêve d’Urlanbat s’ouvrit et le Primat Sorbis en sortit. Yaelle l’observa avec curiosité. Il était chétif, le corps assisté par une machinerie complexe qui semblait ne faire qu’un avec lui. Même d’aussi près, elle était incapable de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, ou s’il était jeune ou vieux. Son visage était neutre, ratatiné par une boîte crânienne démesurée.

-Salutations, Capitaine, dit-il de sa voix synthétique.

Yaelle vit l’amplificateur vocal fixé sous sa bouche. Sans doute ses cordes vocales étaient-elles trop amoindries pour lui permettre de parler sans assistance.

-Salutations, Primat, répondit-elle. C’est un honneur de vous avoir à bord.

Il inclina la tête.

-Si vous voulez bien me suivre, je vous conduirai au salon d’apparat, où aura lieu la réception officielle.

-Avec l’ambassadeur ?

Yaelle cilla et se figea, perplexe.

-Primat, dit-elle avec douceur, je suis l’ambassadeur de l’Union Humaniste.

Le Primat en resta bouche bée.

-Vous ?

Yaelle acquiesça.

-Nos mondes doivent être bien différents si une sexuée comme vous peut être ambassadeur.

Yaelle réfléchit un moment avant de répondre. Voilà qui réglait la question du sexe du Primat.

-Nous sommes tous… sexués, comme vous dites, dit-elle finalement.

Le Primat écarquilla les yeux.

-Mais… Pourquoi ?

Ce fut au tour de Yaelle d’ouvrir de grands yeux.

-Comment ça pourquoi ?

Elle se tut pour calmer son irritation.

-C’est comme ça que nous naissons, Primat, reprit-elle.

Le Primat fronça les sourcils.

-Vous n’êtes quand même pas soumis à une reproduction anarchique ? demanda-t-il.

Yaelle faillit éclater de rire.

-Nous ne sommes pas soumis, Primat, nous considérons cette solution comme la meilleure.

Le Primat eut l’air dégoûté.

-Je n’imagine pas la quantité de déchets que votre société doit supporter. C’est un handicap inouï.

Yaelle ravala sa rage.

-Nous ne considérons aucun individu comme un déchet, Primat Sorbis.

-Je vous ai offensée, Capitaine Valentine, dit-il, pourtant je n’ai fait qu’énoncer un fait.

-Je ne doute pas que vous voyiez les choses ainsi, dit Yaelle. Si vous voulez bien me suivre.

Ils cheminèrent le long des coursives du vaisseau. Ils ne croisèrent que peu de membres d’équipage. Le Primat finit par l’interroger.

-Votre équipage est-il donc entièrement constitué de sexués, Capitaine ?

-Je vous l’ai dit, Primat, nous sommes tous sexués.

-C’est vrai, c’est vrai, dit-il.

Il parut réfléchir un moment.

-Mais ne s’adonnent-ils pas au sexe sans retenue, au détriment de leurs devoirs ? Et les attachements romantiques n’interfèrent-ils pas avec le service ?

Yaelle lutta pour garder son sérieux.

-Non, Primat. Nous sommes tous des professionnels entraînés. Nous avons le sens des priorités.

-Tout de même, supprimer ces gênes serait plus simple et plus sûr.

Yaelle secoua la tête.

-Nous ne considérons pas notre humanité comme une gêne, Primat, mais comme une force.

Le Primat balaya son objection d’un geste.

-Sottises !

Yaelle inspira profondément et retint la réplique cinglante qui lui montait aux lèvres.

-Pardonnez-moi, Primat, mais votre attitude m’étonne de la part d’un intermédiaire entre l’Union Humaniste et la Confréfie Humanitaire.

Sorbis la dévisagea.

-En quoi mon attitude a-t-elle la moindre importance ? Les conditions de votre reddition ont été établies par les plus hautes instances de la Confrérie.

-Notre reddition ? Je ne suis pas sûre de vous suivre, Primat.

-Vous êtes ici pour cela, vous rendre après des siècles de guerre.

Yaelle secoua la tête.

-En ce qui nous concerne, la guerre a pris fin quand nos ancêtres ont quitté le système solaire.

-Ont fui !

-Certes, Primat. Ils ont fui cette guerre inutile.

Le Primat l’observa longuement.

-Vous dites vrai, murmura-t-il, sidéré. Mais pourquoi êtes-vous là dans ce cas ?

-Pour renouer le contact avec vous, Primat ? Malgré nos différences, nous sommes issus des mêmes racines. Et le conflit qui nous a opposé s’enfonce dans l’histoire.

-S’enfonce dans l’histoire ?

Le Primat parut étouffer de rage.

-Chaque Humanitaire grandit avec le souvenir des atrocités commises par les Humanistes, cracha-t-il. Cette guerre est loin d’être finie.

-Peut-être devriez-vous conserver le souvenir des atrocités commises par les Humanitaires, dit-elle froidement.

Le Primat recula.

-Comment osez-vous ? Alors que vous êtes responsables du massacre de Rio ?

-Nos ancêtres, Primat, comme les vôtres sont responsables de l’anéantissement de Cérès Delta.

Le Primat ferma les yeux un moment.

-Nos ancêtres comme vous dites, sont nos dirigeants actuels, dit-il.

-Depuis si longtemps ?

-Nous vivons longtemps, Capitaine, et des clones sont disponibles quand nos corps sont trop usés par l’âge.

-Vous devez être très nombreux, dit Yaelle.

-Non. Les clones sont trop chers pour la plupart des gens.

-Bien sûr.

Un goût de cendre avait envahi sa bouche. Les Humanitaires avaient vaincu la mort, mais pas pour tout le monde. Comment ces gens pouvaient vivre ainsi, en condamnant leurs compatriotes à la mort ? Elle considéra le Primat asexué et sans âge. Etait-ce vraiment vivre que de traverser les années sans changer, comme ces dirigeants encore en place après des milliers d’années ? N’avaient-ils rien d’autre à faire ?

-Vous-même, Capitaine, vous êtes âgée. Quel âge avez-vous ?

Yaelle sourit à la morgue du Primat.

-J’aborde mon 376ème cycle, Primat.

Il attendit.

-Un cycle correspond à une année standard, précisa Yaelle.

Le Primat écarquilla les yeux.

-Notre médecine est adéquate, dit Yaelle, même si le personnel navigant lui pose des défis. Les rayons cosmiques ne sont pas cléments avec la biologie humaine.

-Cela va sans dire, mais…

-Normalement, on ne sert pas aussi longtemps, mais la Flotte m’a demandé de rempiler plusieurs fois. C’est un grand honneur, et un léger embêtement.

Elle sourit.

-Embêtement ?

-J’ai d’autres choses à faire que naviguer dans l’espace, Primat. J’ai eu ma dose, si je puis dire.

-Mais…

-Passons à la réception officielle. Je crois que nous avons beaucoup à discuter avant d’arriver à nous comprendre.

-Mon mandat ne concerne que la reddition de l’Union Humaniste, protesta le Primat.

-Restez au moins le temps de faire un rapport complet sur nous, Primat. Ça évitera à la Confrérie Humaniste d’envoyer quelqu’un d’autre, dit Yaelle avec un sourire.

-Ils enverront quelqu’un d’autre.

-Dans ce cas, profitez de la visite, Primat.

Il acquiesça.

-Elle promet d’être passionnante, Capitaine.

Ils entrèrent dans le salon d’apparat.

-Pour nous aussi, Primat.

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